Un singe sur un trône, un oiseau messager et Socrate en guise de guide spirituel. Non, ce n’est pas le scénario d’un rêve fiévreux, mais quelques-unes des images qui ont traversé mon esprit pendant Origines, le concert sous hypnose de Geoffrey Secco. Dans une salle comble, le saxophoniste nous invite à remonter le fil de nos origines, au-delà de notre identité consciente. Une expérience sensorielle étonnante, entre jazz atmosphérique, respiration intense et voyage dans l’imaginaire.
Avant de nous embarquer, Geoffrey Secco prend soin de préciser les règles du jeu. Rien à voir avec l’hypnose de cirque popularisée par Messmer, ses volontaires transformés en poules et ses démonstrations spectaculaires. Ici, le musicien revendique l’approche ericksonienne, plus progressive, fondée sur la suggestion et la mobilisation de l’imaginaire. Pas de cobaye sur scène : le public tout entier devient le terrain de l’expérience.
Le saxophoniste n’est pourtant pas un gourou tombé du ciel. Formé au Berklee College of Music de Boston, il a longtemps fréquenté les grandes scènes, accompagnant notamment Pascal Obispo, Patricia Kaas et Charles Aznavour. Mais derrière ce parcours de musicien de studio et de tournée se dessine une autre ambition : faire de la musique un espace d’exploration intérieure. Avec Jam with the Electro, puis Element of Sun, il développe déjà un univers où le jazz se frotte aux textures électroniques, aux climats contemplatifs et aux influences du monde. En 2015, il invente son concept de concert sous hypnose, qu’il prolonge avec Le Voyage du héros, Au-delà, puis aujourd’hui Origines.
C’est précisément cette trajectoire qui rend le projet intéressant : comment le jazz, musique de l’instant et de l’improvisation, peut-il devenir le moteur d’une expérience qui échappe en partie à la conscience ordinaire ?
Dans la salle, la réponse commence par le corps. Les yeux se ferment, les respirations s’amplifient, les souffles se répondent. Peu à peu, le bruit collectif de cette assemblée qui inspire et expire devient une présence sonore à part entière. Une chaleur diffuse envahit mon corps. Dans mon cou, je perçois même un filet d’air, sensation ténue dont je ne sais plus très bien si elle vient de la salle, de mon voisin ou de mon propre imaginaire. Le public respire presque comme un seul organisme.
Accompagné par 2 musiciens ( David Lombardi, violon et Armel Dupas, percussion, claviers) Geoffrey Secco au saxophone, La musique installe sa transe, tandis que le récit nous invite à quitter les frontières habituelles du moi. Il est question de mémoire transgénérationnelle, d’héritage familial, d’épigénétique, mais aussi de vies antérieures. La respiration, proche par certains aspects des pratiques de respiration holotropique, accompagne cette quête. Les images projetées, signées Elsa Secco, la sœur du musicien, ajoutent une dimension visuelle hypnotique à l’ensemble. Sons, souffle, lumière et parole se conjuguent pour brouiller doucement la frontière entre l’écoute et la vision intérieure.
Et puis, les images arrivent. Chez moi, elles ne ressemblent pas à un album de famille. Un singe apparaît, installé sur un trône, personnage aussi incongru qu’improbable. Plus tard, un oiseau m’emporte vers Socrate. Le philosophe semble alors m’adresser une injonction : « Accouche de toi-même. » Difficile de mieux résumer, en quelques mots, le programme de la soirée. L’image renvoie à la maïeutique socratique, cet art de faire émerger une pensée qui sommeille en soi. Mais d’où vient-elle, cette scène ? De la suggestion, de mes associations personnelles, d’une mémoire enfouie ou de la seule liberté de l’imagination ? Je n’ai pas de réponse, et c’est peut-être tant mieux.
Car l’intérêt de l’expérience ne tient pas nécessairement à la vérité des images qui surgissent. La transmission familiale des émotions et des récits constitue un véritable sujet de réflexion ; l’épigénétique étudie, elle, les mécanismes qui modifient l’expression des gènes sans changer la séquence de l’ADN. Mais cela ne suffit pas à établir que des souvenirs précis se transmettraient biologiquement d’une génération à l’autre, ni que des visions de vies antérieures constitueraient des souvenirs authentiques. Sur ce terrain, mieux vaut distinguer l’expérience intime et sa puissance symbolique des explications scientifiques qu’on pourrait vouloir lui donner.
Reste ce qui se passe, ici et maintenant. La musique nous enveloppe, le souffle nous rassemble, l’imaginaire s’émancipe. Geoffrey Secco ne cherche pas tant à nous faire écouter un solo qu’à nous placer dans les conditions d’une écoute différente. Le saxophone devient une rampe de lancement, le jazz un paysage mouvant, et le concert une sorte de cinéma intérieur dont chaque spectateur écrit le scénario.
On pourra regretter que le discours sur les origines et les mémoires invisibles oriente parfois fortement les visions attendues. Mais il serait tout aussi réducteur de ramener cette proposition à un simple exercice de suggestion. Quelque chose se joue dans cette disponibilité inhabituelle du corps et de l’esprit, dans ce lâcher-prise collectif que la musique rend possible.
À la sortie, je ne prétendrai pas avoir percé le mystère de mes ancêtres, encore moins découvert une existence antérieure. Je repars simplement un peu ailleurs, profondément détendu, avec mon singe couronné et mon Socrate intérieur. Et cette étrange petite phrase qui continue de résonner : accoucher de soi-même.
Pour un concert, voilà une drôle de manière de faire son rappel. Pour une expérience musicale, une belle invitation à poursuivre le voyage.
