Un 8 décembre 1948, les statuts du Hot Club de Lyon sont déposés très officiellement en préfecture par Raoul Bruckert et Henri Gautier. 78 ans après, curieusement, le Hot Club décide de se vieillir de deux ans et annonce vouloir fêter en 2026 ses 80 ans. Bizarre.
Tout est venu d’un communiqué de presse publié courant décembre par le Hot Club de Lyon au sortir de son assemblée générale (et repris par moi-même dans nos colonnes). Une annonce choc : Le Hot Club fête ses 80 ans en 2026 et l’anniversaire donnera lieu tout au long de l’année à divers évènements et festivités.
Why not ? Sauf que depuis des lustres, il est entendu que le Hot est né un beau jour de 1948. Une naissance dignement fêtée chaque décennie en « 8 », notamment par Gérard Vidon, président emblématique du Hot Club, appelé à la rescousse par Raoul Bruckert, en 1981.
Preuve en est surtout le Journal Officiel de l’époque : le 8 décembre 1948, ce dernier -canard légitimement soporifique- précise que Raoul Bruckert et Henri Gautier, journaliste du Progrès déposent très officiellement les statuts du Hot Club de Lyon. L’idée serait venue de Henri Devay qui avait convaincu ses deux comparses de prendre leur indépendance. Et là est tout l’enjeu de l’histoire.
La même année (l’archive a été conservée), Le Progrès se fait l’écho de cette création : un petit billet sympathique, en signe de bienvenue.
Tiens, tiens : 1947, Raoul Bruckert crée le Quartet des Bozarts
Avant même cette officialisation, en 1947, Raoul Bruckert, jeune élève de l’Ecole des Beaux Arts de Lyon avait créé avec Jean Janoir, guitariste, le « Quartet des Bozarts » comprenant, outre ces deux musiciens, Albert Ravouna au piano et Jean Martin à la clarinette. Un quartet de grande ambition, à un moment ou le jazz français, mais pas que, est agité par divers débats. Et ceci explique cela.
Voilà le décor. Et d’où la question : que s’est-il passé pour que le Hot se réveille un jour avec deux ans de plus ? Car selon les responsables actuels de l’institution, le Hot Club de Lyon ne serait pas né en 1948 mais serait plutôt le descendant d’un « Hot Club Lyonnais », né deux ans avant, en 1946. On aurait donc vécu 78 ans sans le savoir. Pourtant, qu’il s’agisse de l’initiative de 1948, de l’histoire passée du Hot-Club depuis cette date ou des souvenirs de divers témoins interrogés, tout montre non seulement l’absence de lien entre les deux structures, (sur fond de rupture le 2 octobre 1947 entre les fondateurs du Hot Club de France), mais surtout la volonté de Raoul et ses amis de s’en démarquer totalement.
Et maintenant ?
Il a fallu quelques temps pour que des anciens commencent à s’étonner et à s’interroger à propos de cette erreur de dates qui trône désormais sur la page d’accueil du Hot Club de Lyon. Avant de se convaincre : le Hot Club de Lyon est bien né le jour où Raoul et Henri poussèrent les portes de la préfecture ce 8 décembre pour porter leur joli bébé sur les fonts baptismaux.
Pourquoi il n’est pas bon de truquer la mémoire
Mais au fait, quelle importance après tout de se vieillir de 24 mois, de lancer avec deux ans d’avance un anniversaire qui, de toutes façons s’apprête à être fêté ? C’est évidemment tout le sujet.
D’abord une lapalissade : en fêtant en avance son anniversaire, le Hot Club de Lyon crée la confusion et se prive de fêter dignement son 80ème anniversaire en 2028.
Mais, plus gênant, en affirmant ou revendiquant cette continuité avec un « Hot Club Lyonnais » de peu d’envergure, on n’est pas loin de nier l’histoire et d’enfouir les débats essentiels qui agitèrent le petit monde du Jazz de l’époque.
Frédéric Bruckert, fils de Raoul, plume « jazz » du Progrès depuis des années et témoin attentif s’il en est de la vie du Hot Club et de l’histoire du jazz depuis ses plus jeunes années, ne cache pas son « trouble » face à cette relecture de l’histoire. Et de se souvenir : « Lors du 50ème ou du 60ème anniversaire dont toute la presse s’était fait l’écho, personne du vivant de Raoul n’a contesté la création du Hot en 1948 ». De même Gérard Vidon, qui, à côté d’une vie professionnelle dense à la tête d’une entreprise renommée, n’a cessé de s’impliquer (42 ans) dans le Hot Club depuis son installation rue Lanterne. Il évoque encore avec émotion (lire ci-dessous) les multiples échanges qu’il eut avec Raoul Bruckert lorsqu’il s’est agi de sauver le Hot et de le remettre à niveau. Et de fêter les anniversaires successifs depuis 1948.
Le Hot : de la rue des Marronniers à la rue Lanterne en passant par la rue Royale et la rue de la Fromagerie
Car la vie du Hot n’a pas été qu’un long fleuve tranquille ; il suffit de suivre ses pérégrinations durant ses 78 ans pour s’en convaincre. 1948, démarrage rue des Marronniers, pas loin d’un certain Planchon qui a ses idées sur le théâtre qu’il souhaite faire. Très vite, on s’installe rue Bellecordière, au sous-sol d’un café ou les journalistes du Progrès ont l’habitude de se retrouver. On devine que Henri Gautier n’est pas pour rien dans cette installation. A partir de 1951 et jusqu’en 1981 (on vous la fait courte) le Hot ne cessera de se promener. D’abord rue de la Fromagerie, puis rue Royale au premier étage d’un café face à la Mère Brazier (en 1968) avant de passer par la rue de l’Arbre Sec pour repartir rue de la Fromagerie en 1979 et d’atterrir enfin au 26 de la rue Lanterne en 1981. Depuis, le Hot n’en a plus bougé ….. depuis 45 ans. Et semble bien parti pour y rester.
Et c’est donc là et dans cette rue Lanterne qu’il fêtera en effet ses 80 ans en 2028.
On ne refait pas l’histoire.
- Une note plus personnelle : la création de JazzInLyon, il y a des années, par Michel Prud’homme, Eric Foulsham, Dominique Largeron et moi-même, site de jazz qui souhaitait tenter de combler le vide laissé par Jazz-Notes, le joli magazine du Hot Club lancé/relancé plusieurs fois par Raoul, Gérald, Yves et Yves + Chantale….. mais qui finissait par coûter trop cher à produire. C’est évidemment au Hot Club, un beau soir, que nous nous étions tous retrouvés pour fêter cette naissance, musiciens, amateurs, curieux, journalistes……. Et un président (Gérard bien sûr) qui avait tenu à ce que ces agapes se déroulent dans son antre voûtée.
La mémoire intacte de Gérard Vidon
Lors de la création en 2015 de Jazz’inLyon au Hot avec Gérard Vidon, au centrer, entouré de Michel Prud’homme et d’Eric Foulsham
Gérard Vidon se souvient tout particulièrement de son arrivée au Hot Club rue Lanterne et de sa rencontre avec Raoul Bruckert. « On s’était rencontré à l’occasion d’une fête dans le Bugey. Quand je suis arrivé au Hot, il avait fait la scène mais il n’y avait que du béton. Mon Raoul était tellement triste. On devait 70 000 francs et on n’avait pas un rond. Et tu sais bien, dès que tu dois des ronds, y’a plus personne. Je me souviens : je lui ai dis : laisse-moi 8 jours. Le temps de trouver des pros qui sachent faire : on a été aidé par des compagnons de la Carrosserie. Et en un an on avait payé toutes les dettes ». A ne pas oublier Chopie, la magnifique femme de Gérard, qui durant 20 ans a assumé la trésorerie du Hot Club avant que David Bressat ne lui succède.
Surtout, Gérard Vidon comme Chopie se souviennent de tous ces grands anniversaires : les 40 ans en 1988, les 50 en 1998….. le concert devant Saint-Jean ou la rue Lanterne totalement mobilisée….. jusqu’à cette année 2018 où le Hot Club de Lyon se vit décerner le Lyon d’Or.
Pour ses 70 ans ….. vous l’avez compris?
