La nuit appartient à ceux qui dansent, dit-on. Samedi 11 juillet, à Jazz à Vienne, elle appartenait surtout à ceux qui avaient attendu Vulfpeck. Pour la première fois depuis que je fréquente le festival, la traditionnelle All Night Jazz affichait complet. Une foule dense, impatiente, venue majoritairement pour le phénomène américain et ses compagnons de groove. Dans les gradins, une excitation particulière flottait déjà : celle des grands rendez-vous où l’on sent, avant même la première note, que la musique est devenue un événement collectif. Une manière idéale de refermer cette 45ᵉ édition, dans une ambiance de fête populaire où les générations se mélangent, où les conversations se prolongent dans la douceur de la nuit, avec cette sensation particulière d’une parenthèse hors du temps.
Ubaq : la poésie avant la déferlante
La soirée s’ouvre pourtant tout autrement. Lauréat du Rezzo Jazz à Vienne 2025, ubaq arrive sans tapage, presque à contre-courant de ce qui suivra. Le trio choisit la suggestion plutôt que la démonstration. Guitare, basse et batterie dessinent des paysages aux contours suspendus, quelque part entre les harmonies aériennes de Pat Metheny, les climats d’Alfa Mist et la pulsation contemporaine de Yussef Dayes.
Leur jazz respire. Les silences ne sont pas des absences mais des espaces où la musique continue de résonner. Dans un Théâtre Antique qui se remplit progressivement, cette proposition délicate agit comme une respiration bienvenue avant que la mécanique funk ne prenne possession de la scène.
The Fearless Flyers : le funk sous vide ?
Avec The Fearless Flyers, le changement de décor est radical. Dès les premières mesures, le groove devient une affaire de précision chirurgicale. Le casting est pourtant irrésistible : Cory Wong, Mark Lettieri, Joe Dart et Nate Smith, quatre instrumentistes parmi les plus brillants de leur génération, réunis pour célébrer un funk instrumental virtuose.
Tout paraît simple, alors que tout est d’une sophistication folle. Les guitares dialoguent avec une fluidité déconcertante, Joe Dart confirme pourquoi il est devenu l’un des bassistes les plus admirés de sa génération, tandis que Nate Smith transforme chaque battement en leçon de placement rythmique. La virtuosité est réelle, l’énergie communicative, et le groupe possède cette élégance rare des musiciens qui semblent jouer sans effort.
Mais derrière cette affiche prestigieuse apparaît aussi une limite : The Fearless Flyers donnent parfois l’impression d’un funk sous vide, débarrassé de ses aspérités et de son imprévu. Les morceaux reposent souvent sur une mécanique parfaitement réglée : un riff accrocheur, un groove impeccable, quelques variations savamment dosées. La formule fonctionne immédiatement, mais elle finit par révéler ses contours prévisibles.
Le paradoxe est frappant pour une musique historiquement liée au corps, à la sueur, au lâcher-prise et à une certaine prise de risque. Chez The Fearless Flyers, chaque note semble à sa place, chaque silence calculé, chaque accent parfaitement maîtrisé. On admire le niveau instrumental, mais on cherche la faille, l’accident heureux, ce moment où la technique s’efface derrière l’émotion.
L’improvisation, pourtant au cœur de cette tradition, reste discrète. Les échanges sont impeccables mais sages, les solos davantage démonstratifs que narratifs. Le groove avance comme une machine de haute précision, sans jamais vraiment donner le sentiment de pouvoir dérailler.
Pour autant, impossible de nier le plaisir immédiat procuré par le quatuor. L’énergie est là, le public est conquis, et cette démonstration de maîtrise possède une vraie force spectaculaire. The Fearless Flyers sont des musiciens extraordinaires ; leur musique laisse simplement parfois l’impression de célébrer davantage la perfection de la mécanique que le battement imprévisible de l’âme.
Vulfpeck : la grande communion, mais à distance
Puis vient le moment que la majorité du public attend depuis des mois. Les cris qui accueillent les premières silhouettes sur scène disent déjà tout. Vulfpeck n’a plus rien d’un groupe culte confidentiel : c’est désormais un phénomène populaire capable de transformer le Théâtre Antique en immense piste de danse.
Je dois pourtant reconnaître avoir vécu ce concert comme un léger paradoxe. Rarement je me suis senti aussi dissident au milieu d’une foule de fans. Tout autour de moi, les visages rayonnent, les refrains sont repris en chœur, les sourires semblent ne jamais quitter les gradins. Et je regarde cette communion avec une forme de curiosité plus que d’adhésion.
On ne peut évidemment rien enlever à Vulfpeck. L’énergie est constante, la générosité sincère, la complicité avec le public immédiate. Jack Stratton mène la soirée avec son humour décalé et sa décontraction savamment entretenue. Joe Dart fait parler sa basse avec une précision jubilatoire, Cory Wong cisèle ses rythmiques avec son élégance habituelle, les voix se répondent avec naturel.
Le collectif maîtrise à la perfection les codes du spectacle américain : un rythme sans temps mort, une communication permanente avec une salle totalement conquise.
C’est peut-être précisément là que mon émotion s’est arrêtée. À mesure que le concert avançait, j’avais le sentiment d’entendre une musique qui tournait sur elle-même, comme enfermée dans une formule dont elle ne cherchait plus vraiment à sortir. Les basses syncopées de Joe Dart, les guitares rythmiques minimalistes, les claviers vintage et ces grooves mid-tempo très confortables finissent par dessiner un paysage où chaque morceau semble prolonger le précédent.
La virtuosité est indiscutable, mais elle paraît parfois fonctionner en circuit fermé.
L’univers de Vulfpeck repose aussi sur une esthétique où le second degré est omniprésent. Depuis leurs vidéos volontairement bricolées jusqu’au projet aussi malicieusement absurde que Sleepify, Jack Stratton cultive le goût du concept et de l’autodérision. Cette liberté fait partie de leur charme, mais elle laisse parfois l’impression que le clin d’œil prend le pas sur l’émotion, comme si l’idée précédait toujours la musique.
Surtout, il manque cette sensation de risque qui fait les grandes aventures du funk. Tout est impeccablement exécuté, admirablement calibré, mais rien ne semble réellement pouvoir déborder. Le groove ne faiblit jamais, mais il ne vacille jamais non plus.
Le plus beau spectacle restait peut-être celui des gradins. Voir plusieurs milliers de personnes partager la même joie possède une puissance rare. Même lorsque l’on demeure à la porte de cette émotion collective, on ne peut qu’admirer la sincérité de cette communion.
Ludivine Issambourg : le retour du vivant
La nuit était loin d’être terminée.
Et c’est précisément à ce moment-là que, pour moi, la soirée a véritablement pris son envol. À une heure et demie du matin, Ludivine Issambourg ramène l’humain au centre du jeu. Après le groove impeccablement maîtrisé mais finalement assez policé de Vulfpeck, sa musique réintroduit ce qui m’avait jusque-là manqué : le vivant, l’imprévu, cette légère prise de risque qui fait toute la différence entre une mécanique parfaitement huilée et un concert qui respire.
Son dernier album, Above The Laws, trouve sur scène une intensité nouvelle. Remarquablement secondée par une section de cuivres rutilante, d’une cohésion et d’une puissance impressionnantes, portée par la voix magnétique d‘Indy Eka et une rythmique d’une souplesse exemplaire, la flûtiste fait circuler les héritages du jazz-funk, de Roy Ayers, de Gil Scott-Heron et de l’afrobeat.
Sa flûte ne survole pas le collectif : elle dialogue avec lui, le provoque, l’écoute, s’en échappe avant d’y revenir. On sent les musiciens se répondre, s’encourager, prendre plaisir à déplacer les lignes. L’improvisation retrouve ses droits.
C’est à cet instant que je me suis véritablement laissé gagner par le groove. Non plus celui, très efficace mais finalement un peu lisse, qui animait les prestations précédentes, mais un groove plus organique, plus charnel, traversé de reliefs, d’aspérités et de surprises.
Une musique qui accepte de se salir un peu pour mieux vibrer.
Là où Vulfpeck m’avait tenu en spectateur, Ludivine Issambourg m’a rendu à la musique.
Entre deux sets, la nuit impose aussi ses petits rituels. Cette année, la traditionnelle soupe à l’oignon, fidèle compagne des fins de All Night à Jazz à Vienne, a laissé place à des tortillas. Rien de grave : les habitudes changent, les souvenirs s’ajoutent aux souvenirs. Dans la chaleur persistante du Théâtre Antique, quelques bouchées partagées, des conversations entre festivaliers et des sourires fatigués mais heureux participent eux aussi à la magie de ces nuits suspendues.
Souleance : une nouvelle piste de danse sous les étoiles
Lorsque Souleance prend le relais vers trois heures du matin, le Théâtre Antique change encore de visage. Les fauteuils ne servent plus qu’à déposer quelques sacs ; la fosse devient un dancefloor à ciel ouvert.
Dès les premières mesures, une évidence physique s’impose : chez Souleance, la musique est faite pour circuler dans les corps. Les basses rondes, les samples découpés avec précision et les rythmiques chaloupées installent une atmosphère immédiatement chaleureuse.
Soulist et Fulgeance connaissent leurs classiques, la science du break hip-hop, la sensualité des claviers funk, la sophistication des arrangements soul, mais ils ne les contemplent jamais avec nostalgie. Ils les manipulent comme une matière vivante.
Une ligne de basse semble surgir d’un vieux vinyle funk avant de basculer vers une pulsation électronique ; une voix familière devient une boucle hypnotique ; une référence connue se transforme en objet sonore nouveau. Souleance joue avec notre mémoire musicale sans jamais se contenter de la citer.
Leur approche de producteurs est aussi leur force et parfois leur légère limite. Tout est pensé, construit, parfaitement agencé. Les transitions sont impeccables, les textures minutieusement travaillées, mais cette maîtrise peut parfois laisser à distance l’accident, la sueur, le débordement que l’on associe aux grandes nuits funk.
Mais impossible de résister longtemps à cette générosité sonore. Car Souleance n’est jamais un simple projet rétro. Leur funk est augmenté, traversé par les cultures du beatmaking et de l’électronique. Une passerelle entre les collectionneurs de vinyles et les dancefloors contemporains.
Les corps prennent naturellement le relais des applaudissements. À cette heure-là, il n’est plus vraiment question de jazz ou d’électro, mais de cette joie très simple de prolonger ensemble une nuit d’été.
Souleance ne cherche pas à ressusciter la soul : il lui offre une nouvelle piste de danse, éclairée par les lumières du présent.
Cette All Night Jazz aura finalement raconté plusieurs façons d’habiter le groove : la poésie contemplative d’ubaq, la virtuosité millimétrée des Fearless Flyers, le phénomène populaire Vulfpeck, l’incandescence profondément humaine de Ludivine Issambourg, puis la fête hédoniste et métissée de Souleance.
Je suis reparti sans partager l’enthousiasme débordant suscité par les têtes d’affiche. Mais c’est aussi cela, un festival : accepter que certaines émotions nous échappent pendant que d’autres surgissent là où on ne les attendait pas.
Cette nuit-là, elles auront pris le visage d’un trio encore discret, d’un quatuor de virtuoses, d’une flûtiste habitée et d’un dancefloor improvisé sous les étoiles.
Au fond, ce sont peut-être ces décalages qui rendent Jazz à Vienne si précieux : ils rappellent qu’un concert ne se résume jamais à ce qui se passe sur scène, mais à la manière, toujours singulière, dont chacun choisit d’y entrer, ou d’en sortir transformé.
PHOTOS : Philippe Sassolas
Distribution de tortillas à 6 heures du matin….
