En 2026, le jazz célèbre le centenaire de la naissance de Miles Davis et John Coltrane, deux figures majeures dont l’empreinte continue de traverser toutes les esthétiques du genre. À Jazz à Vienne, cette soirée spéciale du samedi 4 juillet leur rendait hommage en deux temps : en ouverture, Terence Blanchard & Ravi Coltrane proposaient une lecture contemporaine de cet héritage commun dans le projet Miles-Coltrane-Legacy, avant que Marcus Miller ne prenne le relais en réunissant les musiciens historiques de l’aventure We Want Miles, née du retour spectaculaire de Miles Davis en 1981. Un plateau exceptionnel et une soirée lumineuse!
Le théâtre antique est encore traversé par la lumière du jour lorsque le concert commence. Le soleil coupe les gradins en deux, laissant la scène à la frontière exacte entre éclat et ombre. Dans ce paysage déjà dramatique, Charles Altura ouvre seul avec Flow (Terence Blanchard, 2005). Une guitare électrique en suspension, des motifs circulaires, une atmosphère qui s’installe plus qu’elle ne démarre.
Puis le groupe se forme : Terence Blanchard, architecte du projet, entouré de ses proches, Tom Oren au piano, Charles Altura à la guitare, David Ginyard à la basse, Jaylen Petinaud à la batterie, rejoints par Ravi Coltrane, invité plus que moteur, présence discrète, presque en retrait, mais chargée d’une valeur symbolique évidente.
La musique avance sans emphase. Terence Blanchard impose une trompette claire, nue, presque narrative. Ravi Coltrane répond dans un souffle retenu, comme en bord de ligne. Rien n’est démonstratif : tout repose sur l’écoute, la retenue, la circulation lente du son.
De Kind of Blue à une réécriture libre
Avec Flamenco Sketches , la question de la fidélité est immédiatement déplacée. Le morceau est reconnu, mais transformé : guitare et basse électriques déplacent les équilibres, éloignent volontairement le son du modèle sans en briser la logique interne.
Même logique avec On Green Dolphin Street , que le groupe infléchit vers une pulsation reggae inattendue. Le geste surprend, parfois déroute, mais refuse la reproduction attendue.
Dans ce même mouvement, All Blues se mêle à Someday My Prince Will Come dans un assemblage assumé. Terence Blanchard parle presque d’un jeu de superposition, et la musique s’en amuse sans perdre sa cohérence. Le bassiste David Ginyard s’y distingue par une présence constante, à la fois solide et inventif.
Plus loin, « Blue in Green » referme ce premier volet dans une tension plus intériorisée, avant un rappel autour de « Two Bass Hit », souvenir des premières rencontres entre les univers de Davis et Coltrane.
Ce premier concert laisse une impression singulière : celle d’un hommage non muséal, mais parfois déroutant, assumant ses écarts comme partie intégrante du geste. Une mémoire déplacée plutôt que reproduite.
Marcus Miller et la longue mémoire de Jazz à Vienne
C’est peu dire que Marcus Miller est un habitué du Théâtre antique. On se souvient encore de son passage en 2011, entouré d’Herbie Hancock et Wayne Shorter, pour célébrer les vingt ans de la disparition de Miles Davis, déjà. En 2026, l’enjeu change d’échelle : le centenaire du trompettiste remet son œuvre au centre de toutes les circulations possibles, comme une source inépuisable que les musiciens continuent d’interroger sans fin.
Compagnon de route de Miles Davis au début des années 1980, Marcus Miller ne se contente pas ici de raviver un souvenir : il recompose un monde. Pour cette soirée, il réunit les musiciens de l’aventure We Want Miles, Bill Evans au saxophone, Mike Stern à la guitare, Mino Cinelu aux percussions, rejoints par le trompettiste invité Keyon Harrold, ainsi que Russell Gunn à la trompette, Brett Williams aux claviers et Anwar Marshall à la batterie. Ensemble, ils ne rejouent pas une époque : ils la réactivent.
Dès Aïda , puis Jean Pierre , l’électricité des années 1980 affleure à nouveau, non comme une nostalgie mais comme une énergie encore disponible. Le geste est frontal, précis, nerveux, comme si la musique refusait de se laisser assigner au passé.
Au centre de ce second mouvement, My Man’s Gone Now (George Gershwin) introduit une respiration inattendue. La tension se dilate, la mélodie s’élargit, comme si la mémoire du jazz prenait soudain une profondeur plus ancienne encore.
Marcus Miller poursuit avec « Katembe » et « Hannibal », deux compositions écrites pour Miles Davis, qui prolongent cette circulation permanente entre écriture et improvisation, entre projet et dérive.
Plus tard, un moment presque ludique traverse la scène : le public est invité à reprendre une « petite mélodie ». Le Théâtre antique, immense, devient alors un seul corps sonore, simple, immédiat, presque enfantin dans sa joie collective.
Le choc intact du jazz fusion
Voir réunis Mike Stern, Bill Evans, Mino Cinelu et Marcus Miller tient encore du vertige. Les années ont passé, les visages ont changé, quelques cheveux en moins pour certains, des cheveux grisonnant pour les autres; mais la densité du jeu demeure intacte. Mike Stern fend l’espace avec ses attaques acérées, Bill Evans déroule un saxophone d’une tension continue, Mino Cinelu insuffle une pulsation organique, presque invisible mais essentielle, et Marcus Miller organise l’ensemble sans jamais le verrouiller.
Face à eux, Keyon Harrold s’impose avec une évidence calme. Son jeu ne cherche jamais à reproduire Miles Davis, mais à en prolonger la logique interne : le refus de l’emphase, la place laissée au silence, la précision du geste. Il s’inscrit dans cette architecture sans la surligner, comme une voix qui aurait toujours été là.
Dans cette seconde partie, le jazz fusion apparaît dans sa forme la plus vive : non comme un style patrimonialisé, mais comme une énergie encore active, capable de se transformer en temps réel.
Une soirée à double mémoire
Entre la lecture libre, parfois déroutante, de Terence Blanchard et Ravi Coltrane, et la déflagration collective de Marcus Miller et de ses compagnons, une même idée affleure : la mémoire du jazz ne se conserve pas, elle se rejoue.
Et c’est peut-être là que réside la cohérence profonde de cette soirée : dans cette manière de faire de Miles Davis et John Coltrane non des statues, mais des forces encore en mouvement, capables de continuer à traverser les musiciens d’aujourd’hui.
