Jazz In Lyon

Entretien avec la chanteuse Cecil L. Recchia : braver l’inconnu Django

« Sings Django Reinhardt ? » Le disque de la chanteuse qui vient de sortir est d’abord un travail et une aventure difficiles à résumer. Mais c’est aussi un joli petit défi : mettre des mots, des poèmes, des émotions intimes sur les musiques d’un guitariste disparu il y a 70 ans mais dont l’influence ne cesse de résonner. Il aura fallu trois ans à Cecil L. Recchia et à ses comparses pour venir à bout de ce quatrième disque….. pour des tas de bonnes raisons. Rencontre au lendemain d’un concert peu banal au Bal Blomet. Entretien.

Par quel bout le prendre ? Comment expliquer votre « immersion » dans la musique de Django en refusant l’hommage complaisant pour privilégier une approche inédite de ce que fut le guitariste ?

Cecil L. Recchia-C’est mon habitude d’aller visiter des répertoires peu chantés, voire carrément instrumentaux ; avec David Grebil, batteur et directeur artistique sur mes disques. 

Sings Django Reinhardt (paru chez Label Ouest / L’Autre Distribution) est mon quatrième disque.

Pour le précédent, Play Blue, sorti en 2021, en auto-production, j’avais déjà écrit tous les textes sur des thèmes parus chez Blue Note et qui n’avaient jamais été chantés. Ce disque avait été très bien accueilli et m’avait permis d’être nommée pour le prix du jazz vocal de l’Académie du Jazz. 

Avec David, nous poursuivons notre recherche autour des groove et de la voix, en allant puiser dans la « tradition » pour la réinventer en nous l’appropriant.

« Django : une figure unique dans l’histoire du jazz » 

Artistiquement, comment expliquer la genèse de cet album, alors que Django a disparu il y a plus de 70 ans ? L’attirance pour la musique manouche ? 

A l’origine, j’ai une formation classique, qui me pousserait plutôt à aller vers Debussy. Je ne suis pas une musicienne de swing manouche. C’est une musique que je connaissais évidemment mais de loin d’une certaine façon. 

Django a des sources d’inspiration multiples, très riches, qui vont de ses origines tziganes, au musette en passant par le swing, le bop, le blues, la musique classique.  A cela s’ajoute son jeu, son son, ce qu’il a inventé.  Django surtout c’est une figure unique dans l’histoire du jazz. C’est assez naturellement que nous sommes arrivés à lui. Manière de faire un retour en France.  

Le groove est au cœur de notre travail et nous voulions nous emparer de cette musique-là, en lui accordant toute sa place. De là, la question a été : comment s’en emparer ? Ce fut une aventure passionnante. 

« Pas facile de s’affranchir de l’esthétique de Django »

Combien de temps a-t-il fallu pour mener à bien cette entreprise ? 

Il a fallu trois ans entre la genèse du projet et sa réalisation. C’est un projet qui m’a en effet demandé beaucoup de travail. D’abord, cela n’a pas été facile de s’affranchir de l’esthétique de Django et de sa façon de jouer les thèmes qu’il faisait vivre. Django a un jeu véloce, qui peut être très profus, les lignes mélodiques sont parfois peu évidentes (Diminushing par exemple). Il a fallu du temps pour que ça se décante et pour entendre sa musique autrement. J’ai posé à plat mélodies et accords et cessé d’écouter les originaux. Et, comme vous le savez, là où Django jouait avec des cordes (guitares, violon) nous avons choisi trompette, drums, piano et contrebasse. Avec David nous avons besoin de chercher en faisant des sessions de répétitions. On avance, on reprend, on change d’idée. Cela peut prendre du temps. 

« Puiser dans la tradition et faire ressortir la modernité qu’elle contient »

Quelle était la ligne directrice de départ ?

Le fil rouge c’est de continuer de creuser le sillon commencé il y a dix ans en revisitant la musique d’Ahmad Jamal. Il s’agit de puiser dans la tradition et de faire ressortir la modernité qu’elle contient. D’où l’intérêt de revisiter ce répertoire. De faire vivre et entendre des mélodies qui étaient d’une modernité folle pour l’époque. On a tendance à l’oublier. L’idée était aussi de réactualiser ce répertoire, en le faisant entendre de façon nouvelle et vocale, tout en continuant de développer mon travail d’auteure.  

Comment s’est fait le choix des thèmes, dont certains ne nous sont pas familiers ?

Nous faisons beaucoup d’écoutes, puis nous affinons jusqu’à avoir la sélection finale. Il arrive que David m’impose certains thèmes car il a une idée d’arrangement à laquelle il ne souhaite pas renoncer et qu’il veut que j’explore. A l’exception de Manoir de mes Rêves, c’est volontairement que nous avons choisi des morceaux qui ne sont pas les plus joués dans le répertoire de Django. Cela les faire revivre et découvrir autrement. 

Enfin, et c’est ce qui intrigue bien entendu : en décidant de mettre des mots sur une musique jusqu’ici strictement instrumentale, comment avez-vous fait naître les textes du disque qui sont tous de votre main ? Quelle inspiration vous a guidée ?

Les sources d’inspiration sont variées et l’écriture en elle-même peut prendre un certain temps. J’ai exploré diverses thématiques et puisé dans mes nombreux cahiers de notes. J’utilise volontiers la technique du collage aussi. 

Django’s Dream, inspiré de la rêverie de Debussy évoque la rencontre de mes parents. Pour Nymphéas, sans doute la composition la plus impressionniste de Django, le point de départ a été la lande sur laquelle se trouve une maison où je séjourne régulièrement en Bretagne.

Des références et des sources d’écriture étonnantes 

Sweet 39, par exemple, parle de l’amitié épistolaire que j’ai entretenue pendant de nombreuses années avec un Bostonien que je considérais comme mon deuxième papa. Pour Féerie, j’aborde l’injonction au bonheur. La lecture d’une nouvelle de Jean-Marie le Clezio m’a inspiré le texte écrit sur Improvisation n°2, que j’ai pensé comme une étrange comptine un peu inquiétante. 

Enfin vous avez choisi de mettre des paroles sur ces musiques en ne chantant qu’en anglais. Pourtant vos textes sont riches de nuances et de poésie, sources de réelles émotions ? 

En effet. Pourtant, sur chaque album, j’ai essayé de chanter au moins un titre en français, mais ça ne marche pas. C’est pas mon truc. Je n’aime pas ma façon de chanter, la manière dont se place ma voix en français. Le fait que j’écrive en anglais s’explique aussi par le fait que j’ai fait des études de langue anglaise. L’anglais a un rythme interne et des sonorités qui correspondent à ce que je recherche. Cette langue fait vraiment partie de mon expression et c’est véritablement en anglais que j’aime chanter le jazz.

Revenons une fois encore sur le temps qu’a demandé la réalisation de ce quatrième album alors que vous travaillez avec les mêmes musiciens depuis des années et qu’il y a une véritable complicité esthétique 

Avec David Grebil nous travaillons lentement, comme des artisans. Le processus global nous a pris presque trois ans. Entreprendre un disque n’est pas une chose simple. Outre l’aspect purement musical et artistique, il faut trouver les partenaires, les fonds, et puis il faut être inspiré. Je fais avec le temps. Parfois ça va vite et parfois ça stagne. Surtout que je n’utilise pas d’IA type ChatGPT. 

Les contraintes, la lenteur, le manque d’inspiration, tout cela fait partie du travail créatif. Certes, je travaille avec les mêmes musiciens depuis mon deuxième disque mais un nouveau disque est toujours une nouvelle aventure. Sings Django Reinhardt a été un projet lent, fait de retards, de contrariétés, de reports. Jusqu’au bout (rires). Le concert de sortie du disque a été retardé de trois mois par un pépin de santé qui a affecté ma voix et qui a suscité beaucoup d’inquiétude. C’est d’ailleurs pourquoi ce concert au Bal Blomet en avril dernier fût véritablement très particulier.  

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