John Scofield : guitare Dave Holland : contrebasse
S’ils ont suivi des voix parallèles faites de leurs goûts distinctifs et des choix afférents, ils auraient tout de même pu se croiser lors de ces cinquante dernières années, tous les deux passés chez Miles, mais il a fallu l’aire post covid pour qu’ils jouent ensemble et décident de réaliser ce disque qui a déjà tout d’un classique. Pas de querelle d’égo au menu, juste de la musique complice, de la créativité, de la subtilité… De l’élégance pour dire les choses simplement. Expressifs en diable, John Scofield et Dave Holland font preuve d’une vitalité qu’ils doivent à leur talent et à leur inspiration (qui ne faiblit pas avec le temps) auxquels s’ajoutent quelques décennies d’expérience. Leur duo est atemporel et renouvelé à la fois, contemporain et classique, mais en toute occasion chaleureux ; on sent la profondeur humaine qu’ils donnent en partage dans leur musique et c’est très réconfortant. Un grand moment de musicalité, indispensable à toute bonne cédéthèque.
Charles Tyler : saxophone baryton Arthur Blythe : saxophone alto Earl Cross : trompette Ronnie Boykins : contrebasse Steve Reid : batterie
Charles Tyler est mort précocement à 50 ans. Cela suffit-il pour disparaître des tablettes du jazz ? L’on accueille donc avec bonheur cette réédition d’un enregistrement datant de 1974 et initialement publié en 1975. Son jazz avant-gardiste, empli d’intrépides improvisations dont l’expressionnisme développe une intensité musicale forte, est dans cet enregistrement le fruit d’un collectif de premier plan qui ne laisse rien au hasard, le comble pour des adeptes du free jazz (la liberté passant par la contrainte abolie, il faut bien qu’elle s’exprime d’après une forme structurelle, aussi absconse soit-elle). Charles Tyler était pote avec Albert Ayler depuis l’adolescence, cela s’entend un peu ici et là. Une chose demeure certaine, il avait à coup sûr une voix bien à lui dans laquelle nombre d’influences musicales entraient en résonance et créaient un musique librement mélodique aux vibrations fondamentales. Originellement, Charles Tyler avait réalisé ces enregistrements afin de les soumettre à Prestige Records. Le label les derniers les ayant jugés par trop avant-gardistes, il créa son propre label mais ne put en faire qu’un tirage limité. Cette réédition permet donc de sortir de l’ombre un disque devenu culte malgré lui. Vivement recommandé.
Ce disque en solo de la harpiste suisse Julie Campiche sort allègrement du cadre jazz et met en valeur la force féminine dans tous ces états. Disque solo certes, mais porté par des voix de femmes, notamment celle, puissante et originale, de Grisélidis Réal dont la poésie mérite selon nous une reconnaissance beaucoup plus ample. Avec samples et électroniques en tout genre, Julie Campiche installe des climats toujours empreints d’une profondeur poétique s’accordant aux voix qu’elle met en avant, la sienne comprise. Pleinement musicaux en règle générale, proches du récitatif à d’autres moments, les morceaux s’enchaînent sans heurt dans une forme d’atemporalité émouvante tant ils sont unis par leur sujet initial. La musicienne affirme : « être musicienne est quelque chose de sacré, d’essentiel et d’universel. J’essaie de travailler sur l’oubli de soi, de trouver l’infiniment universel au plus profond de l’intimité. » Nous sommes en accord avec ses dires et vous recommandons son disque.
Gary Peacock (1935-2020) nn’sest plus et Ralph Towner vient juste de rejoindre le panthéon des guitaristes d’exception. Ecm a la bonne idée de sortir cette réédition en vinyle du disque « Oracle » datant de 1993 (sorti en 1994), où ces deux géants se livrent à un exercice de style fait d’empathie, de complexité et, surtout, de sensibilité. C’était leur premier enregistrement en duo et ce fut une réussite. Entre stricte composition et improvisation sans filet, les deux artistes inventent un discours riche de nuances qui échappe souvent à la pesanteur et envoie l’auditeur valser dans un au-delà musical, façon jazz de chambre, du plus bel effet. La qualité de l’enregistrement ajoute à cette pépite un supplément d’âme qui ne peut que ravir les amateurs de beauté ultime et d’émotions subtiles. Les fans de vinyle se jetteront dessus, bien sûr, mais il est toujours possible de l’acheter en Cd ; il n’est jamais trop tard pour bien faire (et bien se faire plaisir). En parler ici, c’est pour nous, c’est un bon moyen de rendre hommage à Ralph Towner (1940-2026), guitariste qui sut être accessible à tous en usant d’accords et d’arpèges techniquement sophistiqués, voire implexes, mais toujours avec profondeur et élégance.
Hugo Lippi : guitare Stéphane Belmondo : trompette (3.5) Gael Rakotondrabe : piano (1.4.7.8.11) Laurent Vernerey : contrebasse (sauf 3.11) Denis Benarrosh : batterie (sauf 3.4.11) Hugo Guezbar : guitare (6.9)
Il nous semble que le guitariste Hugo Lippi ne sera jamais tonitruant ; trop raffiné pour tombe dans ce travers, trop amoureux du « beau son » et de la musique qui balance avec précision et nonchalance à la fois. Dans cet album, il cueille dans tous les genres des titres qu’il affectionne, livre aussi des compositions originales, et s’en délecte avec ses collègues dans une ambiance très seventies. Il ne joue que les notes nécessaires et est parfaitement accompagné. Les réinterprétations sont plus que sensibles et d’une belle inventivité. Toujours infiniment mélodique et mesuré, Hugo Lippi évolue dans un lyrisme discret qui privilégie l’esthétisme et la musicalité. Il y aurait pu avoir de belles passes d’armes avec Herb Ellis, Kenny Burrell et quelques autres (du même acabit) de cette époque passée mais pas dépassée. Un disque cool à l’opposée de notre époque torturée. Conseillé.
Certes, ce disque est celui d’un guitariste mais il nous a semblé qu’il était intrinsèquement le disque d’un trio. Vous me direz, c’est leur troisième enregistrement et cela crée des connexions qui frôlent l’alchimie. La musique est puissante sans être envahissante et les idées circulent naturellement au creux d’une permanence musicale assez rare pour être signalée. Toute de souplesse et de précision, elle explore et développe un propos intense qui ne cède ni à la facilité, ni à la complication superfétatoire. Dans cet entre-deux original, la guitare hybride de David Chevallier (un instrument alliant la lutherie et l’électronique) fait merveille et peut s’appuyer sur ses condisciples (une rythmique de luxe comme on dit, capable d’accompagner mais aussi de proposer) en toute tranquillité pour projeter son imaginaire musical avec brio. L’ensemble est prodigue en beauté aussi arachnéenne que nuancée.
Guilhem Flouzat : batterie, composition, textes Isabel Sörling : voix Laurent Coq : piano Ralph Lavital : guitare Desmond White : contrebasse Maxime Sanchez : claviers (1.3.6) Sullivan Fortner : piano (5)
Après « Turn the sun to green » (2021) et « Bottommost » (2023, ce disque est le dernier d’une trilogie où le batteur compose musique et texte, en français du « songwriting ». Portés par la voix habitée d’Isabel Sörling les beaux textes du leader posent un cadre original, à la croisée des chemins, et définissent un univers somme toute original. Dans des ambiances qualitativement jazz avec un léger goût de pop finement ciselée, les thèmes se succèdent de manière homogène dans un environnement musical et textuel faussement enjoué, presque second degré, qui fait mouche. C’est très beau et cela grince un peu de façon sous-jacente. Une chose est certaine, cela sort absolument des sentiers battus et rebattus. Rien que pour ça, vous devriez l’écouter, d’autant que l’ensemble des musiciens participant au projet donnent le meilleur de leur art. Recommandé.
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