Le solo de piano, c’est quand même vachement bien… Surtout quand c’est fait avec goût, inspiration et musicalité. Là, comme c’est Bruno Angelini qui est au clavier, nous aurions presque pu écrire la chronique avant d’écouter le disque ! Mais comme nous sommes consciencieux, nous faisons la chronique d’un disque que nous avons attentivement collé entre nos oreilles. En embrassant quelques morceaux que l’on considère à juste titre comme des « protest songs », cela va de Gil Scott Heron à Max Roach en passant par Nina Simone et Abel Meeropol ou encore Oliver Nelson et le Duke, et on en passe, Bruno Angelini porte la voix des opprimés avec un sens de la dramaturgie très sûr. Captant dans ses lignes mélodiques le moindre détail, il nous a souvent paru qu’il s’abandonnait à la musique en lui plus qu’il ne la provoquait. Qui du pianiste ou du piano mène la danse ? C’est une question que l’on peut se poser ici tant la symbiose est évidente entre le son et le sens de thèmes abordés. Si l’on ajoute qu’aujourd’hui faire œuvre de mémoire en musique au présent est la garantie (ou presque) d’un futur décent, l’on peut affirmer que Bruno Angelini appartient à cette catégorie d’artistes concernés (pas si nombreux) qui d’un élan vital crée un mouvement dans la profondeur dont la pertinence ne devrait jamais être remise en cause. Est-ce cela l’espoir ?
Charlie Wood : voix, piano, orgue Daniel Franck : contrebasse Laurence Cottle : contrebasse Ian Thomas : batterie Cornelia Nilsson : batterie Robin Aspland : piano James McMillan : trompette Villads Littauer Bendixen : violon Lara Biancalana : violoncello Ayoe Angelica : choeur Sophie Ziedoy : choeur
Natif de Memphis, le chanteur et pianiste Charlie Wood livre avec cet album un beau moment de feeling. Qu’il s’attaque à des standards du jazz où des chansons issues de la pop, il le fait avec une retenue sensible et privilégie l’émotion. À tout moment, l’ambiance est chaleureuse, faite de générosité simple et grandement musicale. Bien que le line up soit à géométrie variable, la musique semble couler de source. Les musiciens qui participent à ce disque tranquille et empreint de sérénité ne sont pas là pour fanfaronner. Ils font de la musique et le leader, avec un grain marqué dans la voix, porte l’ensemble avec intelligence et raffinement. Nous ne connaissions pas Charlie Wood, on ne peut pas connaître tout le monde, mais nous sommes heureux d’avoir croisé son chemin musical et, s’il n’y a rien de révolutionnaire dans cet enregistrement, il y a à coup sûr toute l’âme d’une musique habitée par de nobles sentiments et une forme d’équanimité qui devrait réjouir les amateurs de beauté suspendue.
Andy Emler : piano Claude Tchamitchian : contrebasse Éric Echampard : batterie
Dans la catégorie « trio qui dure et se réinvente en permanence depuis 20 ans », il y a celui d’Andy Emler avec Claude Tchamitchian et Éric Echampard et puis qui ? Là, dans l’immédiat, nous ne voyons pas vraiment et peu importe. Le dit trio perpétue un chemin original de création musicale qui oscille depuis toujours entre le jazz et la pop (un tantinet progressive). Dans ce nouvel enregistrement, on retrouve avec plaisir tout ce qui fait la force de ces trois musiciens : l’écoute et l’inventivité au service d’un effort collectif habité par des individualités marquées qui construisent une histoire en racontant des histoires multiples qui explorent plusieurs pistes à la fois sans jamais perdre de vue le propos initial. Des vagues expressives surgissent entre des espaces de respiration plus alanguis où le sensible apparaît dans toute sa fragilité. C’est un travail d’orfèvre et il nous est agréable de constater que grâce à des musiciens de ce type la permanence créative repousse avec vigueur l’impermanence du monde que nous supportons.
Trois disques de Riccardo Del Fra consacré à Chet Baker (1929-1988) dans le même coffret, c’est un plaisir que l’on doit à Frémeaux & associés. Que ce soit avec un grand orchestre (My Chet, my song), en une suite de duos inspirés (A sip of your touch) ou encore en quintet (Moving people), le contrebassiste offre à l’auditeur son indiscutable capacité de création musicale en hommage à un maître de jazz, une icône incontestée, Chet Baker, qu’il accompagna souvent. Ce n’est cependant pas parce qu’il se souvient d’un ami et collègue que Riccardo Del Fra s’étouffe dans un passéisme sinistre, bien au contraire. Sa démarche est depuis toujours résolument contemporaine et son langage musical est ambitieux, toujours à l’affût et inscrit dans l’actuel. C’est la force des grands de savoir conjuguer les temps du passé au présent du futur et c’est d’autant plus inspirant quand la musique du récipiendaire est intemporelle… Une triple réédition Bienvenue.
Andrés Coll en né en 2000 à Ibiza et son mentor est Joachim Kühn. Il ne manque pas d’audace et s’offre corps et âme à l’improvisation. Attaché à son folklore local sans être passéiste, fan de Bobby Hutcherson et visiblement grand amateur d’avant-gardisme, il opère dans ses compositions une fusion des styles très encline à l’exploration libre. Cela demeure néanmoins toujours lié au mélodique et l’expression musicale qui en résulte est un bel exemple de musique vivante, habitée par un lyrisme chaud. Avec le violoniste polonais Mateusz Smoczynski et le plus français des batteurs espagnols, Ramón López (grand ami et collaborateur de Joachim Kühn), il construit un univers hybride, bourré d’une énergie primale (le privilège de la jeunesse ?), dont l’originalité fait plaisir à ouïr. Aussi complexe dans le discours qu’elle soit, la musique d’Andrés Coll demeure étonnamment accessible et c’est peut-être bien dû à la sincérité qui la propulse. On laisse découvrir ce jeune ovni, vous ne le regretterez pas.
Aimez-vous le blues ? L’aimez-vous aussi quand il est chanté par une femme ? Si oui, jetez-vous sur l’album de Dida Pelled. Guitariste et chanteuse, elle s’est adjoint pour l’accompagner les services de Sullivan Fortner, de Kenny Wollesen, rien moins, et Tony Scherr. Elle ne pousse jamais sa voix, tout est souple et profond, l’équilibre entre les musiciens est remarquable de justesse et de précision et l’ensemble sonne très naturel, avec une belle place faite au silence d’entre note. Une pépite pleine d’esprit et de chair, croyez-nous, avec un petit côté mutin-sexy-sourire-en-coin-espiègle très second degré qui détonne juste ce qu’il faut pour la démarquer de la concurrence. De temps à autre, Elle « slamstwewardise » légèrement chant guitare avec un sorte d’indolence qui ne laisse pas indifférent. Ce qui certain, c’est que l’enregistrement est furieusement musical. On frôle l’orfèvrerie et si son blues sensuel défilait à la fashion week, il casserait la baraque sur les podiums. Une belle surprise que l’on vous conseille.
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