Jazz In Lyon

La Revue De Disques – Mars 2026

ARGOT LUNAIRE

Label Pince oreilles

Anne Quillier : piano, Rhodes, compositions
Fany Fresard : violon
Nicolas Mary : basson
Pierre Horckmans : clarinettes
Michel Molines : contrebasse
Guilhem Meier : batterie transformée

Anne Quillier est une musicienne et plus encore une compositrice qui, depuis un bon bout de temps maintenant, creuse un sillon véritablement original. Dans ce nouveau disque, sa musique est portée par une instrumentation atypique qui ne remet cependant pas en cause l’esthétique particulière de la musicienne. Depuis toujours, cette dernière creuse dans les interstices, à la recherche du point d’accroche qui la relie au mouvement musical qui l’anime, ce mouvement qui lui donnera peut-être la ou les clefs de l’ubéreux imaginaire qui la pousse à continûment user de sa veine créatrice pour non pas magnifier les possibles mais juste les faire exister (ou qui sait les laisser vivre). Dans le flot musical du sextet, les arêtes sont vives et tendent à s’entrechoquer autour d’une ligne mélodique claire et vive dont le lyrisme s’habille des couleurs du temps présent, plutôt dans des tons anthracite. Le mélanges des sonorités, quant à lui, offre une palette contrastée qui décrit l’éclatement du fondamental en lui laissant une chance de renaître autrement. Après tout, c’est une forme d’optimisme comme une autre et, tant que le geste créatif est vivant, tout est permis, même l’espoir. C’est très beau et recommandé.

https://collectifpinceoreilles.com/News.php?id_news=249


  ADAM O’FARRILL . Elephant

Out Of Your Head Records

Adam O’Farrill : trompette, électronique, fender rhodes (track 1)
Yvonne Rogers : piano, synthétiseur (track 6)
Walter Stinson : contrebasse
Russell Holzman : batterie

Tous les musiciens font de la musique. Parmi celles-ci, il y en a que l’on oublie très rapidement et d’autres qui demeurent en nous et dont on souhaite toujours prolonger l’écoute. La musique d’Adam O’Farrill fait indubitablement partie de cette dernière catégorie car elle est l’expression même d’une créativité débridée, une créativité qui puise et digère si bien les influences multiples qu’elle apparaît à l’auditeur comme parfaitement originale. L’équilibre entre l’acoustique et l’électronique est subtil, les thèmes sont habités par bien autre chose que de la technicité, ils sont organiques et transcendent le langage du jazz sans le détruire. Adam O’Farrill et ses collègues savent intelligemment raconter des histoires empreintes de sensibilité, de chaleur, de générosité, qui s’ouvrent vers de fructueux possibles. Certes, c’est assurément une musique qui requiert une attention soutenue, mais elle la mérite vraiment et donne en retour à l’auditeur l’impression gratifiante qu’il en fait un peu partie. Humain, trop humain ? Indispensable.


https://www.adam-ofarrill.com/

KURT ELLING & THE WDR BIG BAND . In the brass palace

Westdeutscher Rundfunk

Kurt Elling : voix
Bob Mintzer : saxophone, direction

WDR Big Band Cologne

Billy Test : piano
John Goldsby : contrebasse
Hans Dekker : batterie
Wim Both, Rob Bruynen, Andy Haderer, Ruud Breuls, Carlo Nardozza : trompettes
Jonathan Böbel, Raphael Klemm, Andy Hunter, Mattis Cederberg : Trombones
Johan Hörlén, Karolina Strassmayer, Ben Fitzpatrick, Paul Heller, Jens Neufang : saxophones & vents

Un big band avec un chanteur au service d’une galette pur jazz, ce n’est pas si souvent. Le WDR de Cologne, on connait. Tout comme le NDR Big band, c’est une machine à swing ouverte sur le présent. C’est aussi un orchestre animé par un mouvement d’horlogerie helvète duquel sort une musique particulièrement riche et détaillée, nourrie de nuances précises qui assoient sa musicalité. Le chanteur, c’est Kurt Elling (1967). Multiprimé, il est le plus moderne des chanteurs de jazz et se risque là où les autres ne vont pas ; et son art vocal étant parfaitement personnel, il a réussi au cours des années à créer un style, le sien, que d’aucuns pensent être la norme du chanteur jazzman des temps modernes. Libre dans ses choix et curieux de tout, il construit avec sa voix de baryton un modèle de chant original qui le démarque par sa précision, son sens de la nuance et la musicalité qui en découle. De facto, c’est ce que l’on a dit du WDR big band ci-dessus. Pas étonnant donc que la rencontre soit une réussite à tout point de vue, avec un son d’ensemble homogène et des solistes inspirés qui soutiennent remarquablement le propos du chanteur, et qu’elle laisse après la première écoute l’envie d’y revenir encore. Recommandé.

https://kurtelling.com/


  VITAL SPARK . Music of Kenny Wheeler

Edition Records

Norma Winstone : voix
Dave Holland : contrebasse
Nikki Iles : piano
James Maddren : batterie
Mark Lockheart : saxophones ténor & soprano
John Parricelli : guitare (3.4.5.7.8)

The London Vocal Project
Pete Churchill : direction

Flora Medlicott, Hannah Berry, Katie Teage, Milena Granci, Aitzi Cofre Real, Becca Wilkins, Andi Hopgood, Anni Delger : sopranos

Lilli Unwin, Ineza Kerschkamp, Immy Churchill, Lydia Bell, Jessica Radcliffe, Nicole Petrus Barracks, Ayesha Pike, Nel Begley, Eliana Veinberga : altos

Chris Eldred,Jeremy Shaverin, Sebastian Singh, Dominic Stichbury : ténors

Pat Bamber, Andrew Woolf, Anthony Marsden, Dani Teal : Basses

Rendre hommage à Kenny Wheeler (1930-2014), c’est en soi une très bonne idée, voire même une nécessité car le musicien et compositeur était par nature si discret que sa musique pourrait bien se retrouver dans les oubliettes du jazz en ces temps dédiés à l’éphémère et au superficiel. Sachant en outre que Norma Winstone et Dave Holland étaient à la manœuvre, nous avions par avance un a priori positif, confirmé (presque sans surprise) à l’écoute. Accompagnés par la fine fleur du jazz britannique et un chœur contemporain éblouissant, The London Vocal Project, les deux leaders offrent donc à la musique du musicien canadien un écrin à sa mesure. L’unité entre le quintet, augmenté sur plusieurs morceaux par la présence guitaristique inspirée de John Parricelli, et le chœur est époustouflante. La musique est riche d’harmonies, spatiale, lyrique sans être jamais outrageusement démonstrative et, pour tout dire, sa réinterprétation nous a paru être une voluptueuse épure, ce qui était peut-être le trait caractéristique de l’univers wheelerien. À écouter sans modération afin d’en saisir toutes les nuances.

https://www.normawinstone.com/
https://daveholland.com/


  AÂMA . Le jour où tout ira bien

Ba Zique

Emma Prat : voix
Bertrand Maïlar : guitare
Julien Girard : piano
Sami Foukani-Descamps : contrebasse
Xavier Pernet : batterie

Porté par la voix intense de l’autrice et compositrice Emma Prat, Aâma évolue dans un espace musical qui secoue les codes habituels avec une originalité notable. Mêlant les influences avec brio, le quintet explore les marges avec une justesse épatante et développe un univers chatoyant qui enveloppe les paroles de la chanteuse ; notons au passage qu’Emma Prat est une véritable autrice qui sait en peu de mots construire une histoire sensible. En outre, ses talents d’improvisatrice ajoutent à l’ensemble une couleur qui fleure bon la liberté, les grands espaces et la profondeur de l’insaisissable. Chaque musicien du quintet est en place et l’interaction entre eux de grande qualité, ce qui donne à l’auditeur au final un son de groupe véritablement homogène. Dédié à sa musique, Aâma propose de la finesse musicale, une originalité bienvenue et rare, un chant global inspiré et habité. Un beau disque, riche de détail, qui ravira les oreilles exigeantes.


https://www.instagram.com/aama.music/?hl=fr

KRISTÓF BACSÓ TRIAD . Let it go

Bmc records

Kristóf Bacsó : saxophone tenor, EFXs
Áron Tálas : piano, Fender Rhodes, claviers
Márton juhász : batterie

Invité : István Tóth : guitare, contrebasse

Reconnu comme l’un des plus brillants saxophonistes de sa génération chez lui, le hongrois Kristóf Bacsó n’en est pas moins très influencé par le jazz made in Usa. On ne lui reprochera pas car, pour tout dire, son disque est remarquablement construit. Dans sa musique aux formes relativement alanguies, les lignes sont claires et rares sont les moments où la sortie du cadre est possible (et qui sait voulue). Ce que nous avons retenu avec plaisir de cet enregistrement, c’est l’équilibre entre les sonorités qui nous a semblé particulièrement travaillé. La polyrythmie qui s’exprime est elle aussi un bonus dans ce Cd dont les compositions forment un ensemble assez linéaire qui pourrait ennuyer. Fort heureusement, ce n’est pas le cas car le leader et ses acolytes ne manquent pas de ressources. Á noter que le titre Soulbird est dédié à Mátyás Szandai, contrebassiste tragiquement disparu beaucoup trop tôt.

https://www.kristofbacsomusic.com/


  MIHÁLY BORBÉLY . Looking back from half way

Bmc records

Mihály Borbély : saxophones, alto, soprano et ténor, Clarinette, clarinette basse, tárogató, flûte folk, kaval, tilinkó, Dvojnice, fujara

Un disque en solo, mais avec du re-recording, cela arrive régulièrement. Dans le cas présent, Mihály Borbély le fait avec toutes les sortes d’instruments à vent possibles. Cela va des saxophones et clarinettes bien connus jusqu’aux plus improbables instruments d’origine hongroise ou d’Europe centrale. Ethnique et jazz à la fois, cet enregistrement très libre possède un charme certain. C’est savant et folklorique, classique et aventureux, le tout sans retenue autre que celle imposée par les compositions de l’artiste. Braxtonienne ici, portalienne là, borbélyenne partout, la musique dresse un portrait en creux des mémoires musicaux du musicien, portrait doublé d’un récit original relatif à la musique traditionnelle hongroise. C’est étonnant et jamais lassant, cela se développe en vagues successives qui séduisent l’auditeur par leur justesse et leur pertinence. À découvrir.

https://mihalyborbely.hu/english/groups/mihaly-borbely-quartet/

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