Le vendredi 10 juillet 26 est une date à retenir dans la très longue liste des mémorables soirées du Festival Jazz de Vienne. Maria Schneinder et le Clasijazz Big Band et ses invités jouaient le « Buleria, Soléa, Rumba… »
N’ayons pas peur des mots : ce fut Magique, Magnifique, Majeur.
Je n’ai pas ressenti d’aussi belles et profondes émotions musicales devant un Big Band depuis les concerts de Gil Evans, Carla Bley, The Liberation Music Orchestra dans les années 80/90… Excusez du peu !
Des ingrédients explosifs :
Commençons par le Clasijazz Big Band qui a vu le jour dans le cadre d’un large projet : le Clasijazz, association créé en 1998, située à Almería (Espagne), qui s’est engagée à faire rayonner la musique et les arts sur la scène internationale.
Cette association est animée par une communauté de partenaires, de collaborateurs et de bénévoles passionnés qui proposent un large éventail d’expériences – une école de musique, de théâtre et de danse, un club de jazz animé, un lieu de rencontre gastronomique, un cinéma, une galerie d’art et une société de production, le tout au sein d’un espace inclusif et gratuit.
Le Clasijazz Big Band est l’un actif fleuron de cette association. Créé en 2010, le groupe réunissait à l’origine des musiciens locaux et des renforts extérieurs : son évolution l’a amené à devenir une formation stable, composée des meilleurs musiciens de jazz de la scène nationale ibérique et internationale.
En 2020, cinquante concerts avec une longue liste de vingt répertoires différents étaient à son actif en interprétant des morceaux phares des plus grands compositeurs et arrangeurs : Stan Kenton, Glen Miller, Bill Holman, Benny Goodman, Duke Ellington, Woody Herman, Phil Collins, Miles Davis.
Depuis 2020, les musiciens se réunissent lors d’une résidence artistique de six mois, durant laquelle ils vivent, répètent, produisent. Aujourd’hui, le Clasijazz Big Band a atteint un très haut niveau musical et une renommée internationale, grâce à des collaborations exceptionnelles tels que Maria Schneider (États-Unis), Itiberé Zwarg (Brésil) et Jorge Pardo (Espagne).
Pablo Mazuecos, qui occupe aussi la place de pianiste, dirige actuellement ce Big Band. Il est entouré d’Irene Reig (saxophone soprano, saxophone alto, clarinette, flûte/ traversière), Tete Leal (saxophone soprano, saxophone alto, piccolo, flûte traversière, flûte alto), Pedro Cortejosa (saxophone soprano, saxophone ténor, clarinette, flûte traversière), Enrique Oliver (saxophone ténor), Francisco “Latino” Blanco (saxophone baryton, clarinette, clarinette basse, flûte traversière), Joan Mar Sauqué (trompette), Bruno Calvo (trompette), Pep Garau (trompette), Voro García (trompette), Julian Sanchez (trompette) ,Tomeu Garcías (trombone), Miguel Moisés (trombone), Pedro Pastor (trombone), Jose Diego Sarabia (trombone), Jaume Llombart (guitare), Bori Albero (contrebasse).
Tous sont d’admirables musiciens et improvisateurs.
Les musiciens invités :
Philippe Thuriot (accordéon). Cet accordéoniste international belge s’est formé notamment à l’Académie royale de musique de Copenhague. Il navigue entre musique classique, contemporaine, jazz et improvisation. Il collabore avec de nombreux ensembles et orchestres internationaux et participe à des tournées mondiales, notamment avec la compagnie de danse d’Alain Platel. Il enregistre en 2015 les Variations Goldberg de Bach ainsi qu’un album consacré à Couperin et Ravel.
Il fut dans ce concert, une source rythmique précieuse. Réservé mais d’une grande inspiration dans ses improvisations. Un virtuose possédant un vocabulaire inoui.
Antonio Lizana, originaire d’Andalousie, est l’une des figures incontournables de la nouvelle génération du jazz flamenco. Saxophoniste de jazz, chanteur de flamenco et compositeur, il a donné des centaines de concerts dans plus de quarante pays. Antonio Lizana a collaboré avec des artistes tels qu’Arturo O’Farrill et Alejandro Sanz dans des œuvres qui ont reçu des Grammy Awards, ainsi qu’avec Snarky Puppy, Marcus Miller, Chano Domínguez, Louis Winsberg, Alfredo Rodríguez, Ari Hoenig, Jorge Drexler, India Martínez, Jorge Pardo, Shai Maestro, Chambao, José Mercé, Josemi Carmona, Carmen Linares, Pepe Habichuela et Erik Truffaz. Il fut la cheville ouvrière et le fil conducteur du concert.
Maria Schneider qui née le 27/22/60 dans le Minnesota est une compositrice, cheffe d’orchestre et arrangeuse résolument la plus prolifique et respectée de ces trente dernières années dans le domaine du Big Band. Après des études de 79 à 85, elle approfondit ses connaissances en matière d’écriture auprès de Bill Dobbin et Rayburn Wright. Elle signe ses premiers arrangements pour le grand orchestre de Mel Lewis et devient l’assistante de Gil Evans participant ainsi au film The Color of Money de Martin Scorsese et sur la tournée européenne de Sting qui est accompagné par le Gil Evans Orchestra (1987). Elle restera à ses côtés jusqu’à son décès en 1988. En 1993, elle monte The Maria Schneider Jazz Orchestra et se produit durant cinq ans, tous les lundis soir à New York au Visiones * et joue dans de nombreux festivals, notamment en Europe.
En 94 elle écrit des arrangements pour Toots Thielemans et le Norrbotten Big Band (Suède), compose El Viento pour le Carnegie Hall Jazz Orchestra, interprète une suite intitulée Scenes from Childhood, puis enregistre Coming About en 96. En 2000, elle sort l’album Allégresse après un voyage au Brésil, et Concert in the Garden est réalisé en 2004, inspiré de musique espagnole et sud-américaine. En 2007, Sky Blue.
Grand engouement du public et de la critique pour son travail et ses créations, elle reçoit sept Grammy Awards, est nominée pour le prix Pulitzer, et son parcours se construit avec des collaborations prestigieuses (David Bowie) .
Politiquement, Maria Schneider est une des premières artistes à utiliser la plate-forme ArtistShare qui permet aux artistes de solliciter leur public, afin de participer financièrement à la production et la diffusion de leurs musiques.
« Buleria, Soléa, Rumba… »
Le démarrage d’un concert est décisif, d’autant plus pour un Big Band. Tout le monde se doit d’être campé dans son registre et doit bien connaître sa place dans cette masse musicale. Comme dans un orchestre symphonique** sauf que là, une succession d’improvisations vont venir égrener le concert de moments totalement inconnus.
Dès les premières notes, le ton est donné : ça joue grave, cohérent, ça ronfle comme une Ducati.
Tout de suite… Un flash ! La silhouette fluette de Gil Evans apparaît en spectre au travers du dos de Maria Schneider. Puis toute la personnalité de Maria Schneider apparait dans une évidence déconcertante. Une direction précise, expressive, grâcieuse, accompagnant les reprises, les infinies relances, les subtiles nuances, tant dans les gestes que les regards, dans sa danse continue teintée de baroque, de brésil, d’espagnolade.
Le pont entre la musique américaine de Big Band et les musiques flamenco est là. Avec toute l’originalité de l’écriture de Maria Schneider. Les compositions se succèdent, racontant de longues et colorées histoires, et nous voilà dans le souffle coloré des improvisateurs qui rajoutent leurs histoires à la trame de la composition en cours. Une autre conception du Big Band. Une histoire complète et cohérente.
On vibre, on plie, on reste bouche bée devant tant d’originalité, de sophistication et d’équilibre. Impressionnant dans tous les sens du terme.
Mais comment fait-elle pour écrire, conduire, mener plus de vingt musiciens avec tant de perfection ? Cette femme est exceptionnelle, rare, lumineuse.
On passe par Coming About, une ancienne composition complètement revisité puis « Buleria, Soléa, Rumba… » une des œuvres les plus emblématiques de Maria Schneider.
Puis, Antonio Lizana nous absorbe progressivement. Intervenant au chant en début de concert son chant rugueux, fluide, mauresque, gitan nous fait frissonner. Puissance émotionnelle doublée d’une humilité dramatique, toute la tradition flamenco nourrie de liberté dans une continuité d’écarts jazzistiques se déploie.
Et quand il se lance dans une aventure musicale où il alterne en solo chant et sax dans un dialogue improbable et O combien réussi, là je suis tombé de ma chaise. Le son du chant se confondant au son du sax et nous emmenant au-delà des territoires de l’Andalousie et du Nevada.
Une grande découverte pour ma part que je vous invite à suivre de très près.
Ce fut un concert mémorable, d’une beauté outrageante. Standing ovation évidemment. Un public très réceptif, d’une grande qualité d’écoute et une sonorisation au top. Cela confirme (s’il le fallait encore), l’évidence de la conjugaison du flamenco et du jazz.
Mais qu’un projet réunisse autant de talents, dans une écriture si raffinée et puissante, avec un résultat aussi incontestable est de l’ordre du Magique.
Merci infiniment à Maria Schneider, au Clasijazz Big Band, à Antonio Lizana, à Philippe Thuriot et au Festival de Jazz à Vienne pour cette soirée exceptionnelle.
* Un disque enregistré en public a été édité en 2000
** A voir absolument le film documentaire « Nous, l’orchestre » sur la vie d’un orchestre symphonique
A écouter :
- Tous les albums de Maria Scheinder dont les albums cultes (Evanescence, Sky Blue, The Thompson Fields, Data Lords )
- Le concert « Buleria, Soléa, Rumba… » enregistré le 9 juillet 2026, au Théâtre de l’Agora (Montpellier) sera diffusé le dimanche 23 août à 20h. A vos cassettes !!!
