Musicien multiple, adoubé autant en France que sur les scènes étrangères, il aura, durant plus de 60 ans, marqué toutes les musiques, tous les publics et, aussi, tous les musiciens, instrumentistes, chanteurs, compositeurs ou chefs d’orchestre qui auront partagé son inlassable curiosité, ses remises en question et surtout son infaillible exigence musicale
Les hommages se multiplient. Il y a de quoi. Michel Portal s’en est donc allé. A l’âge de 90 ans (né en 1935, décédé la semaine passée). Et, au moins 60 ans de musique, sans compter ces premières années en Pays Basque ou dans les environs de Bayonne, où déjà, il était partie prenante des orchestres de villages et effectuait ses premiers pas sur scènes.
60 ans consacrés à la musique à toutes les musiques. Le jazz bien sûr, qu’il accompagnera ou précédera durant des décennies, mais aussi le classique, tout comme la variété, le music-hall (du Lido aux Folies-Bergères) ou le travail de composition, surtout pour les musiques de films ou de téléfilms pour la télé. La liste est impressionnante et explique les multiples récompenses (dont 3 césars pour ses musiques de films, ou ces Victoires de la musique classique et du jazz), suites logiques des prix engrangés dans les écoles et conservatoires où le musicien s’était très vite fait remarquer.
Constamment défricher, essayer, aller voir et se jeter à l’eau
Raconter Michel Portal ? Du domaine de l’impossible : le propre du clarinettiste aura été durant toute sa carrière de constamment défricher, d’aller voir, de tenter, au gré des modes, des courants, des révolutions musicales, des musiciens rencontrés. Combien de duos (voir celui avec Richard Galliano où il troque sa clarinette basse pour son bandonéon dont il jouait depuis ses 10 ans). Ou, plus tard, avec Sylvain Luc, merveilleux guitariste récemment disparu, avec lequel il avait effectué il y a 3 ans au Triton l’un de ses derniers pas de deux.
Un musicien quasi complet : clarinettes, bandonéon, accordéon, saxophoniste, et bien sûr compositeur. Mais surtout, improvisateur dans tous contextes, dont on ne percevait pas toujours le sens aigu des remises en cause. Sans oublier, même si ça va de soi, sideman, ici avec Pierre Michelot ou André Hodeir, là avec Claude Nougaro, avant de plonger dans tout ce qui joue, de Sunny Murray à Archie Shepp, en passant par Sclavis, Howard Johnson. Un écheveau presque impossible à démêler.
Portal aura subjugué tous ceux qui auront joué avec lui
Outre son oeuvre, son histoire, sa plongée dans le free jazz, ce Michel Portal Unit, ses attachements à de multiples musiciens qui auront donné naissance à des albums, dont certains constituent comme des balises du jazz contemporain, le clarinettiste aura frappé ces musiciens qui auront joué avec lui.
Leur liste est démesurée et le mieux sera d’ailleurs pour le lecteur de réécouter les hommages radio qui lui sont rendus depuis l’annonce de son déçès. Et d’abord sur France Musique qui a consacré sa journée de lundi 16 février, et pas seulement « Au Coeur du Jazz » de Nicolas Pommaret à évoquer les multiples visages et collaborations qui auront forgé son talent et sa perception unique de la musique. Ainsi Richard Galliano (en duo avec lui dans l’album « Blow up ») : « Michel a été la plus grande expérience humaine et musicale de ma vie ». Ou Paul Meyer : « Il voulait débusquer la musique. Il la cherchait partout ».
Ce qui explique aussi que Michel Portal se soit autant imposé dans des genres de musique différents, au point de se fondre un jour dans la rythmique de Prince à Minneapolis, où se faisait jour une nouvelle issue musicale qui valait le coup d’être tentée.
Cette exigence créative qui frappait le spectateur
Ironie du sort -façon de parler-, Francis Marmande, pilier jazz du Journal Le Monde, qui nous a quittés il y a quelques semaines, avait eu le temps, fin décembre, de revenir sur les ressorts, les aspirations et l’originalité de ce musicien qu’il avait côtoyé durant des années. Un papier précieux, ultime, qui explicite plus encore ce qui aura animé Portal jusqu’à la fin et dont de nombreux interviewes encore disponibles se font l’écho : une quête musicale éperdue, une curiosité infinie à ces musiques que l’on aime trop souvent cataloguer, sans doute pour mieux s’y retrouver.
Mieux saisir Mozart pour mieux se projeter dans les méandres des musiques improvisées du XXème-XXIème siècles : une évidence. Ou se pencher un peu plus sur Piazzola ou Ornette Coleman pour s’aventurer toujours plus loin. Et surtout, cette exigence de « création » qui frappait le spectateur lors de chaque concert, quelle que soit la scène qui l’accueillait. Certains se souviendront peut-être du concert de clôture d’une des éditions du festival du Hot Club de Lyon (peut-être 1998), où Portal avait fait sonner et résonner, en bord de Saône, ses instruments devant un public subjugué. Le temps suspendu ?
(Photo de tête et vidéo : Michel Portal en quintet en 2011 à Jazz à Vienne)
