Jazz In Lyon

Opéra Underground : bois, voix et mémoires avec le Trio Courtois/Erdmann/Fincker et Louis Sclavis ; puis avec le Quintette de Victoria Alexanyan

Eddy Westveer

Opéra Underground, Lyon – 27, 28 et 30 janvier 2026
Bois, souffles et mémoires vives

Il faut descendre sous l’Opéra comme on passerait de l’apparat au cœur battant. Quitter les dorures pour la pénombre, laisser les grands récits lyriques à l’étage et retrouver, en bas, quelque chose de plus essentiel : des corps, du bois, de l’air. L’Underground porte bien son nom. Ici, la musique se fabrique au ras du sol, sans distance, presque à hauteur d’oreille.

Trois soirs, trois manières d’habiter cet espace. Et un même fil : la liberté.

Courtois / Erdmann / Fincker + Sclavis : l’Ouest intérieur

Les 27 et 28 janvier.

le trio de Vincent Courtois ne date pas d’hier. Douze ans de route, cinq disques, des détours constants par les marges fertiles du jazz européen. Le genre de formation qui ne cherche pas la lumière mais finit par irradier malgré elle. À force de jouer ensemble, ils ont cessé d’être trois musiciens : c’est devenu un organisme.

Vincent Courtois, habitué des lieux, semble évoluer ici comme dans son salon. Pas de posture, pas d’entrée en scène théâtrale : il s’installe et le son existe déjà. Son violoncelle ne “fait” pas la basse, ni la mélodie,  il raconte. Il griffe, bourdonne, caresse, frotte la corde jusqu’à faire surgir des harmoniques rêches, presque archaïques.

Face à lui, Daniel Erdmann et Robin Fincker forment un drôle de couple de soufflants. Le premier, ténor charnel, lyrique mais jamais sentimental, garde toujours une légère acidité dans le timbre, comme une colère retenue. Le second, plus insaisissable, clarinette ou ténor, apporte une mobilité constante, une manière d’ouvrir des brèches. On sent chez lui l’école anglaise de l’improvisation libre : une liberté qui ne cherche pas l’effet mais la trajectoire.

Leur son commun est une affaire de matière. Le bois du violoncelle, l’air des anches, les respirations audibles. On entend presque les fibres. Par moments, l’illusion acoustique est troublante : une vielle à roue imaginaire, un orgue de foire, une guitare électrique fantôme, une cornemuse lointaine. Comme si les instruments se souvenaient d’autres vies.

Cette fois, le trio regarde vers une Amérique rêvée. Lines for Lions fait signe vers le cool jazz de la côte Ouest, Gerry Mulligan, Jimmy Giuffre, ces musiques aérées nées face au Pacifique. Mais ici, rien de carte postale. Plutôt un Ouest mental, légèrement brumeux, traversé de solitude. Pas de batterie, pas d’accords plaqués : une pulsation intérieure, sèche, obstinée. Le violoncelle marche, les ténors tissent, puis tout se fissure en zones d’ombre presque cinématographiques.

On pense parfois à une bande originale sans film. À des routes désertes, des motels, des personnages qui ne parlent pas beaucoup.

Avec Louis Sclavis , la palette s’assombrit encore. Sa clarinette basse ajoute du relief, une profondeur terrienne. Il ne surligne rien, il densifie. Sa présence agit comme une mémoire supplémentaire, une couche de sédiment. Le quatuor respire plus large, mais plus lentement aussi.

Ce qui frappe surtout, c’est l’absence totale de démonstration. Personne ne “prend” le solo. Ça circule. Ça s’échange. Une musique d’écoute avant tout. Presque artisanale. On a la sensation rare d’assister non pas à une performance, mais à une fabrication en temps réel.

Victoria Alexanyan 5tet invite Leïla Martial : la voix des profondeurs

Le 30 janvier, changement de gravité.

Victoria Alexanyan arrive avec Vishap,  en arménien, le dragon mythologique, créature des eaux et des forces souterraines, à la fois protectrice et inquiétante. Un symbole parfait pour cette musique qui semble remonter de très loin.

Sa voix ne cherche pas à briller. Elle porte. Elle creuse. Elle tremble parfois. Elle dit plus qu’elle ne chante. On y entend des berceuses anciennes, des complaintes, des éclats presque rock, des fragments de prière. Une façon très physique d’habiter chaque syllabe.

Autour d’elle, le quintette évite soigneusement le décor folklorique. L’oud, le nay, le piano, la contrebasse, la batterie construisent un paysage mobile, poreux, entre jazz modal et traditions déplacées. Une musique qui marche pieds nus comme la chanteuse lors de ce concert.

L’arrivée de Leïla Martial injecte du jeu et du vertige. Les deux voix s’imitent, se chamaillent, inventent des langues, passent du cri au murmure. C’est ludique, presque enfantin parfois, puis soudain très grave. Un théâtre sonore où tout peut basculer.

Et puis, contre toute attente, la fin se dénude.

Plus d’arrangements, presque plus d’accompagnement. Juste un chant de femmes, traditionnel, transmis comme on transmet une histoire au coin du feu. Une ligne nue, droite, fragile.  On n’applaudit pas tout de suite. On reste là, un peu suspendu. Comme après quelque chose de très ancien qu’on aurait reconnu sans savoir pourquoi.

Sous la surface

Ces trois soirs avaient en commun une même pudeur. Rien d’ostentatoire, rien de spectaculaire. Juste des musiciens qui cherchent, qui écoutent, qui prennent le temps.

Au fond de l’Opéra, loin des grandes machines, le jazz retrouve sa fonction première : créer un espace où l’on respire ensemble.

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