Il y a des programmations qui relèvent davantage du manifeste que du simple enchaînement de concerts. En réunissant, à deux jours d’intervalle, Selah Sue puis une ambitieuse Summer Soul Night, les Nuits de Fourvière ont rappelé que la soul n’est pas un genre figé dans la nostalgie. Elle demeure une musique en mouvement, capable d’embrasser les héritages sans cesser d’inventer son présent.
Le jeudi 25 juin, Selah Sue ouvrait ce chapitre avec une prestation d’une remarquable intensité . Dans l’écrin minéral du Grand Théâtre antique, la chanteuse belge s’impose sans effets de manche. Sa voix, immédiatement reconnaissable, navigue avec une aisance déconcertante entre les graves voilés, presque murmurés, et des envolées lumineuses où affleurent toute la richesse de sa technique vocale.
Accompagné du duo Jazz belge The Gallands (Stéphane & Elvin Galland, père et fils) avec lesquels elle vient d’enregistrer l’opus Movin’! (mars 2026) , elle construit un concert où rien ne semble écrit d’avance. Les arrangements respirent, laissent circuler les influences soul, reggae, funk, pop ,sans jamais perdre leur cohérence. Sur scène, Selah Sue est en mouvement permanent. Elle danse, échange avec le public, sourit souvent. Cette énergie n’a rien de démonstratif : elle naît d’un plaisir évident à partager sa musique. Dans un théâtre antique qui peut parfois instaurer une distance entre l’artiste et les spectateurs, elle parvient au contraire à créer une étonnante proximité.
Deux jours plus tard le samedi 27 juin, la Summer Soul Night proposait une traversée des multiples territoires de la soul contemporaine, entre fidélité aux racines afro-américaines et nouvelles écritures.
Le rideau se levait sur Annie & The Caldwells, et, en une trentaine de minutes seulement, la famille venue du Mississippi faisait chavirer Fourvière. Chez les Caldwell, la musique est une affaire de famille au sens le plus littéral. Autour de la matriarche Annie, le mari, les enfants et la nièce composent un collectif soudé où gospel, funk et soul se nourrissent mutuellement. Leur musique possède cette chaleur organique que l’on ne fabrique pas : des chœurs incandescents, une guitare parfois presque psychédélique, un groove irrésistible et cette tradition du call and response qui transforme chaque chanson en célébration collective. La foi irrigue leur répertoire, enregistré dans leur propre église du Mississippi, mais jamais au détriment du plaisir de jouer. Au contraire, spiritualité et danse avancent main dans la main.
Le deuxième temps fort de la soirée prenait une toute autre direction. José James, rejoint par la remarquable China Moses, revisitait I Want You, l’album visionnaire que Marvin Gaye publiait en 1976 et qui demeure l’un des jalons essentiels de la soul moderne. Loin d’une reconstitution patrimoniale, les deux artistes en proposent une lecture habitée, sensuelle et élégante. José James possède ce phrasé souple qui laisse respirer chaque mélodie, tandis que China Moses apporte sa puissance, sa présence et un dialogue vocal d’une grande intensité.
La fin du concert élargit encore le propos. Avec une interprétation bouleversante de What’s Going On, l’un des sommets absolus de Marvin Gaye, puis un Lovely Day de Bill Withers repris avec une évidence presque jubilatoire, les artistes rendent hommage non seulement à deux chansons mythiques, mais à toute une histoire de la soul, celle qui conjugue engagement, douceur et lumière.
La soirée s’achevait avec Curtis Harding, figure majeure de la nouvelle génération soul. Plus introspectif dans un premier temps, il installe une atmosphère feutrée où sa voix chaleureuse épouse des arrangements minimalistes. Puis le concert gagne progressivement en intensité. Les rythmes se densifient, la scène s’anime davantage, jusqu’au final attendu sur Need Your Love, le morceau qui l’a révélé au grand public. Sans jamais céder aux effets faciles, Harding confirme sa capacité à inscrire la soul dans une esthétique résolument contemporaine.
En rapprochant ces quatre propositions artistiques, les Nuits de Fourvière dessinent une véritable cartographie de la soul actuelle. Celle d’Annie & The Caldwells plonge dans le gospel et la ferveur familiale ; celle de José James dialogue avec les chefs-d’œuvre de Marvin Gaye ; celle de Curtis Harding ouvre des perspectives plus modernes ; tandis que Selah Sue continue de brouiller les frontières entre soul, reggae, pop et chanson. Quatre façons d’habiter une même histoire sans jamais la répéter.
Une réserve, pourtant, vient tempérer l’enthousiasme. Dans un festival aussi généreux par ses ambitions artistiques, la durée des concerts laisse parfois un goût d’inachevé. Trente minutes à peine pour Annie & The Caldwells, environ une heure pour José James et China Moses, une heure quinze seulement pour Selah Sue : autant de prestations qui semblaient trouver leur pleine mesure au moment même où elles s’interrompaient. Une frustration d’autant plus vive que chacune ouvrait des horizons musicaux dont on aurait volontiers prolongé l’exploration.
Reste l’essentiel. Durant ce week-end, Fourvière a rappelé que la soul n’appartient pas aux musées. Elle demeure une musique profondément vivante, où les héritages se transmettent, se discutent et se réinventent. Entre mémoire et modernité, recueillement et jubilation, les pierres bimillénaires du théâtre antique ont résonné de cette énergie singulière qui fait les grandes soirées : celle d’une musique qui, depuis plus d’un demi-siècle, continue de parler au cœur autant qu’au corps.
