Il y a quelque chose de réjouissant à voir dix-huit musiciens et sept chanteurs se lancer dans une pareille aventure sans craindre le ridicule. Pour cette deuxième représentation du 14 octobre sur les quatre programmées jusqu’au 16 octobre au Théâtre de la Renaissance, à Oullins, The Very Big Experimental Toubifri Orchestra confirme son goût pour les chemins de traverse. Avec Le Lac, il invente un opéra comique extravagant, décalé, délicieusement absurde. Les costumes semblent sortis d’un vestiaire en pleine crise d’imagination, les personnages cultivent l’outrance et le spectacle avance dans un joyeux désordre parfaitement assumé. Mais derrière cette fantaisie visuelle, la musique est tout sauf un prétexte.
Cette création, présentée en partenariat avec l’Opéra Underground et la Spedidam, dans le cadre du dispositif Artiste Génération Spedidam, s’inscrit également en résonance avec la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon. Un voisinage qui fait sens pour un collectif qui aime déplacer les frontières, brouiller les catégories et faire dialoguer des univers que l’on aurait tort de croire incompatibles.
L’histoire de cette drôle de machine lyonnaise mérite d’ailleurs un petit détour. Créé en 2006 à l’initiative de Grégoire Gensse, le Toubifri s’est construit au croisement du jazz, du rock et des musiques improvisées, avec une ambition : pousser la musique dans ses retranchements sans renoncer aux mélodies ni au plaisir du jeu collectif. De Waiting in the Toaster, paru en 2014, à la rencontre avec le chanteur et poète Loïc Lantoine, qui donnera lieu à près d’une centaine de concerts et à l’album Nous en 2017, le collectif n’a cessé d’élargir son terrain de jeu. Dieu Poulet, enregistré en 2021, puis Outre, en 2024, prolongent cette exploration des chansons de travers, des harmonies aventureuses et des échappées sonores imprévisibles. Vingt ans après sa naissance, l’orchestre n’a décidément aucune envie de rentrer dans le rang.
Avec Le Lac, il franchit un nouveau cap. Après une première présentation en concert à l’Opéra Underground en novembre 2025, le projet devient un spectacle à part entière, avec mise en scène, décors, costumes et personnages. À la mise en scène, Céline Champinot accompagne cette mue théâtrale. Cette fois, le Toubifri ne se contente plus de faire surgir des images dans la tête de l’auditeur : il les matérialise sur scène. Le résultat ressemble à un opéra qui aurait décidé de s’affranchir de toute bienséance, une comédie musicale opératique où l’on aurait remplacé les conventions par une bonne dose d’insolence.
Musicalement, la richesse de la formation fait merveille. Les saxophones, les trompettes, les trombones, la flûte et la clarinette composent une palette de timbres particulièrement généreuse. Le vibraphone, les claviers, la guitare, la basse, les batteries et les percussions apportent leurs couleurs et leurs reliefs à cette architecture mouvante. Les cuivres peuvent surgir en fanfare, les bois dessiner des lignes plus sinueuses, la rythmique installer une pulsation presque rock avant que l’ensemble ne bifurque vers une séquence plus libre. Rien n’est figé : les masses orchestrales se défont, les voix s’en mêlent, les ruptures relancent le récit.
J’aime cette manière de faire cohabiter la sophistication de l’écriture et un joyeux désordre. Le Toubifri n’oppose pas la recherche sonore à l’efficacité mélodique : il joue sur les deux tableaux, passant des refrains accrocheurs aux harmonies plus complexes, des ritournelles saugrenues aux explosions collectives. Le jazz y conserve son goût du risque, mais il se nourrit aussi de pop, de rock, de musique savante et d’improvisation. Cette diversité n’a rien d’un catalogue de styles : elle constitue le langage même de l’orchestre, cette façon de ne jamais laisser une idée s’installer trop confortablement.
Les sept chanteurs et chanteuses donnent à l’ensemble une autre dimension. Les registres lyriques, du soprano à la basse, convoquent l’univers de l’opéra, mais le détournent avec un plaisir manifeste. Les voix portent l’histoire, se répondent, se mêlent à l’orchestre et participent à cette mécanique théâtrale où le sérieux bascule à tout instant dans la farce. On peut sourire devant une posture extravagante, puis se laisser surprendre par la richesse d’un ensemble vocal ou par la façon dont une chanson prend soudain une ampleur presque symphonique.
Le scénario fournit un terrain de jeu idéal. Un lac tranquille, des baigneurs heureux, puis une interdiction brutale de se baigner : voilà tout un village plongé dans la perplexité et bientôt dans la révolte. Certains discutent, d’autres luttent, rusent ou se métamorphosent. La situation est absurde, les réactions le sont parfois davantage, et le spectacle cultive cette folie avec une gourmandise communicative. Sous les costumes improbables et les péripéties burlesques affleure pourtant une fable politique bien réelle : que faire lorsque l’autorité impose une règle incompréhensible ? Comment un collectif s’organise-t-il face à l’arbitraire ? Le propos ne se transforme jamais en sermon. Il passe par le rire, l’excès et l’imagination.
C’est là que le spectacle me touche le plus. Le Toubifri ne cherche pas à faire de l’expérimentation un exercice réservé aux initiés. Il la rend vivante, physique, drôle, parfois franchement incongrue. Cette troupe semble avoir compris qu’une musique exigeante n’a aucune obligation de se montrer austère et que l’humour peut être une manière très sérieuse de regarder le monde. Le soin apporté aux arrangements, la richesse des timbres et l’ampleur de la formation ne brident jamais la fantaisie scénique ; ils lui donnent au contraire toute sa démesure.
Au fond, Le Lac apparaît comme l’aboutissement naturel d’un parcours commencé vingt ans plus tôt : celui d’un orchestre qui a toujours aimé faire déborder la musique de son cadre et qui trouve aujourd’hui dans le théâtre un nouvel espace de liberté. Une histoire de baignade interdite devient une aventure musicale et collective, un opéra bouffe traversé de jazz, de rock, de poésie et de dérision.
Au Théâtre de la Renaissance, cette deuxième représentation confirme le plaisir singulier que procure cette entreprise hors normes. On en ressort avec le sourire, quelques mélodies en tête et le sentiment agréable d’avoir assisté à un spectacle qui ne ressemble qu’à lui-même. Au bord du lac, le Toubifri ne fait pas trempette : il plonge tout habillé, costumes absurdes et imagination en roue libre. Et franchement, après vingt ans à bousculer les frontières musicales, on ne pouvait pas lui demander de rester sagement sur la rive.
