On connaît le prestige des affiches. Plus rares sont les concerts qui justifient pleinement l’attente qu’ils suscitent. Mardi 24 mars, à l’Auditorium de Lyon, Brad Mehldau et Christian McBride ont offert l’un de ceux-là : une soirée de haute tenue, d’une maîtrise presque insolente, mais portée de bout en bout par une qualité plus précieuse encore que la virtuosité, le tact.
Dans une salle quasi comble, attentive, fervente, bientôt conquise, le pianiste et le contrebassiste américains n’ont pas tant livré un récital qu’une démonstration de style au sens le plus noble du terme. Style comme science du phrasé, du temps, de l’allure ; style comme art de choisir plutôt que d’accumuler ; style, surtout, comme capacité à faire entendre l’intelligence sans jamais l’alourdir.

Le jeu de mot du titre, la grandeur et des cadences, ne relève pas ici du simple clin d’œil. Il dit assez justement ce qui s’est joué sur scène : un art supérieur de la pulsation, de l’alternance, de la relance, où chaque variation de densité, chaque déplacement d’accent, chaque suspension semblait procéder d’une pensée musicale parfaitement incarnée. Peu de duos parviennent à ce point d’évidence où la sophistication structurelle demeure immédiatement lisible à l’oreille.
Dès “How Deep Is the Ocean?” d’Irving Berlin, choisi pour ouvrir le programme, l’essentiel est là. Brad Mehldau ne “joue” pas le standard : il l’examine de l’intérieur, le déplie, en éprouve les tensions latentes. On retrouve chez lui cette capacité singulière à faire coexister la ligne chantante et l’abstraction harmonique, le lyrisme et la pensée. Son toucher, d’une limpidité presque trompeuse, reste l’un des plus immédiatement identifiables du jazz actuel : jamais décoratif, toujours orienté vers une logique de développement.
Face à lui, Christian McBride rappelle ce qu’est un immense contrebassiste lorsqu’il ne se contente pas d’être excellent. Il ne soutient pas : il organise l’espace. Son jeu possède cette densité souveraine qui permet à la fois l’assise, le commentaire, la propulsion et le trouble. Il peut installer le swing avec une autorité implacable, puis, l’instant d’après, faire dévier la phrase, la piquer d’ironie ou l’élargir dans une respiration plus narrative. On a souvent écrit qu’il savait tout faire ; plus impressionnant encore, il semble savoir exactement quand le faire.
C’est sans doute dans cette gestion du temps partagé que réside la réussite la plus profonde du concert. Beaucoup de duos excellent dans l’équilibre ; celui-ci se distingue par une mobilité organique rare. Rien n’y paraît assigné. Le centre de gravité du discours circule sans cesse, parfois d’une mesure à l’autre. Le piano n’impose jamais son statut harmonique, la contrebasse ne s’installe jamais dans une fonction subalterne. Cette plasticité relationnelle, nourrie par une complicité ancienne et manifestement intacte, donne au concert sa qualité la plus rare : la sensation d’une musique qui se pense en train de se faire.
La relecture de “Satellite” de John Coltrane en apporte une confirmation éclatante. On aurait pu craindre l’exercice de style ou la révérence appuyée ; on entend au contraire une appropriation d’une grande intelligence, débarrassée de tout fétichisme. Même exigence dans les compositions personnelles : “Uncle James”, de McBride, s’inscrit dans une écriture chaleureuse et solidement charpentée ; “Angus Wind”, de Mehldau, prolonge cette manière qu’il a de faire dériver la matière harmonique jusqu’à des zones d’instabilité subtile, sans jamais perdre le fil du chant.
Les passages en solo ont, eux aussi, évité l’écueil de la parenthèse décorative. Avec “Martha” de Tom Waits, Brad Mehldau signe un moment d’une retenue exemplaire. Là où tant de pianistes auraient chargé la mélancolie, lui choisit l’économie, la réserve, le clair-obscur. Christian McBride lui répond avec un “Blue Monk” de Thélonious Monk à la fois terrien, libre et superbement articulé, comme un rappel de l’histoire entière de l’instrument condensée en quelques minutes de présence.

Il faut aussi saluer la justesse de la lecture proposée de “Killing Me Softly” de Charles Fox. Transformer un tube planétaire en objet musical à nouveau disponible relève souvent de la gageure ; Mehldau et McBride y parviennent sans forcer le trait, en restituant à la chanson sa fragilité structurelle plutôt que son poids sentimental. Le résultat, d’une grande sobriété, compte parmi les réussites les plus fines de la soirée.
Quant au final sur “Falling in Love with Love” de Rodgers and Hart, il concentre à lui seul tout ce que ce concert aura eu d’exemplaire : grâce du phrasé, science des dynamiques, swing sans ostentation, élégance sans apprêt. Une conclusion à l’image du duo : accomplie, lumineuse, jamais satisfaite d’elle-même.
L’enthousiasme du public lyonnais, ponctué par trois rappels, disait assez la force de ce moment. Mais l’essentiel était ailleurs : dans cette impression, devenue rare, d’assister non pas à la simple addition de deux immenses talents, mais à une forme supérieure de conversation musicale. Une conversation où la maîtrise n’écrase rien, où la sensibilité ne s’exhibe jamais, et où l’élégance, enfin, cesse d’être un supplément d’âme pour redevenir une discipline.
À ce niveau-là, le jazz n’a plus besoin d’effets. Il lui suffit de deux musiciens, d’un standard, d’un silence bien placé, et de cette chose de plus en plus rare : le sens.


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