Vendredi 9 octobre, au Radiant-Bellevue de Caluire, dans le cadre du Rhino Jazz Festival, la salle affiche complet pour accueillir Kyle Eastwood et son quintet et son projet Eastwood by Eastwood. Il faut dire que le nom a de quoi aimanter les curieux : Eastwood, c’est d’abord Clint, ses silences, ses visages burinés, ses westerns crépusculaires et ces musiques qui finissent par se confondre avec les images. Kyle, lui, a choisi la contrebasse. Et si la filiation nourrit une bonne part de son répertoire, elle pose aussi une question plus délicate : que reste-t-il du musicien quand on oublie le nom inscrit sur l’affiche ?
Le concert s’ouvre sur Cool Blues de Charlie Parker, clin d’œil à Bird, le film que son père consacra au saxophoniste. La suite déroule un itinéraire entre jazz et septième art : une composition de Dewey Williams, Dear Paul, hommage à l’univers de Paul Chambers, puis Lalo Schifrin et les thèmes de Magnum Force et de Harry, deux occasions pour Kyle Eastwood de délaisser sa contrebasse au profit de la basse électrique. Un détour par Ray Brown, une composition signée Kyle Eastwood avec la complicité de Jamie Cullum et son père pour la composition de la BO de Gran Torino. Enfin, Ennio Morricone, avec Pour une poignée de dollars, amorcé en solo, avant que le rappel ne convoque l’incontournable Le Bon, la Brute et le Truand.

Autour du leader, Andrew McCormack au piano, Brandon Allen aux saxophones, Quentin Collins à la trompette et au bugle, et Chris Higginbottom à la batterie forment une équipe de musiciens aguerris. Les qualités individuelles ne sont pas en cause : le piano est raffiné, les souffleurs savent faire parler leurs instruments, la batterie tient fermement la maison et la basse assure une assise sans faille. Mais l’addition des compétences ne fait pas toujours un groupe. Ce soir-là, les échanges restent discrets, les interactions peu perceptibles, comme si chacun veillait surtout à tenir sa partie.
Tout est en place, peut-être trop. Les arrangements sont soignés, les thèmes familiers retrouvent une élégance certaine, mais la musique peine à sortir de son cadre. On attend une échappée, un dérapage heureux, un chorus qui bouscule la belle ordonnance, un instant où les musiciens se surprennent eux-mêmes. Rien ne vient vraiment troubler cette mécanique bien huilée. Le concert déroule son programme avec application, sans que l’on sente monter cette tension, cette urgence, ce goût du risque qui font parfois basculer un morceau dans une autre dimension.
Kyle Eastwood possède un jeu solide, une réelle maîtrise instrumentale et une connaissance évidente de la tradition. Mais quelle est sa singularité ? Quelle inflexion, quelle manière de phraser, quel parti pris musical nous donneraient envie de le retrouver pour lui-même, indépendamment de son histoire familiale ? La question n’est pas de reprocher à un musicien d’être le fils de son père. Elle est de chercher ce qui, dans sa musique, échappe à cette filiation.

Car le patronyme Eastwood ouvre des portes, remplit une salle et charrie tout un imaginaire cinématographique. Il constitue un formidable passeport, mais aussi un écran derrière lequel le musicien peine parfois à se faire entendre. Sans ce nom, Kyle Eastwood serait-il aussi visible ? Peut-être serait-il un contrebassiste estimé parmi d’autres, dont la carrière se jouerait davantage dans les clubs que sur les grandes scènes. La question est un peu cruelle, mais cette soirée ne suffit pas à la dissiper.
Le public, lui, goûte les mélodies, reconnaît les thèmes et retrouve les paysages sonores associés aux films. Il y a un plaisir réel à entendre ces musiques reprendre vie sur scène. Mais entre la fidélité à un répertoire et la nécessité de le réinventer, le quintet semble choisir trop souvent la première voie. Rien à redire sur le métier, beaucoup à regretter sur le supplément d’âme.
Au Radiant, le cinéma etait bien là, le jazz aussi. Mais à force de vouloir rester dans le cadre, la musique finit par manquer de relief. On ressort avec quelques thèmes en tête, et le sentiment qu’il aurait fallu, pour que la soirée laisse une véritable empreinte, un peu moins de perfection et un peu plus de folie.


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