Jeudi 27 février, au cœur des voûtes du Hot Club de Lyon, le piano attendait son hôte comme on attend une confidence. Salle comble, pas une chaise libre, et cette rumeur douce des soirs qui comptent. Lorsque Mark Priore s’avance, il ne cache pas son trouble. On le sent heureux, presque intimidé. Le club l’a vu grandir ; il y revient seul, face à l’instrument, face à lui-même.
Avant la musique, quelques mots. Le régisseur Barnabé Millat, sous le regard du président du Hot Club Ludwig Laisné, rappelle la réalité économique et invite à soutenir le club. Le FONPEPS, créé en 2016 pour soutenir l’emploi dans le spectacle vivant, a longtemps amorti les fragilités structurelles. Mais depuis janvier 2026, les restrictions budgétaires se sont durcies avec des conséquences très concrètes : programmations contraintes, équilibres précaires, nécessité de trouver ailleurs ce que la puissance publique ne compense plus. Dans un lieu comme le Hot Club de Lyon, l’économie tient à peu de chose, et à beaucoup de fidélité.
Puis le silence. Et ce silence-là, au piano solo, pèse son poids.
Car jouer seul est un exercice périlleux. Aucun filet, aucun partenaire pour relancer la phrase ou masquer l’hésitation. Le piano solo est une mise à l’épreuve : de la technique, bien sûr, mais surtout de la sincérité. On ne triche pas longtemps quand on dialogue avec 88 touches. Mark Priore l’accepte d’emblée. Il ne cherche pas à remplir l’espace ; il l’habite.
Lawns de Carla Bley ouvre la voie. La mélodie avance à pas feutrés, tenue par un toucher d’une clarté rare. Chez lui, la virtuosité ne s’exhibe pas : elle circule. Une main construit des lignes presque contrapuntiques, l’autre laisse respirer le swing. On pense parfois à une rigueur héritée de Johann Sebastian Bach, mais assouplie par l’élasticité du jazz. Ce n’est pas un grand écart stylistique ; c’est une continuité secrète.
À 27 ans, Mark Priore a déjà multiplié les compagnonnages exigeants, avec Dhafer Youssef, Robinson Khoury ou Célia Kameni. En duo avec Charlotte Planchou, il a signé Le Carillon, couronné par le Prix Évidence 2024 de l’Académie du Jazz. Mais ce soir, sans autre interlocuteur que son piano, on mesure ce qui fonde sa réputation : un sens aigu de la ligne, une manière de laisser la mélodie décider du chemin.
Dans Purple Gazelle (Angelica)de Duke Ellington, il explore les recoins harmoniques avec une précision d’orfèvre. Puis, au détour d’une improvisation, surgit un clin d’œil à Bach et plus largement au répertoire Baroque, bientôt fondu dans l’ombre de Round Midnight de Thelonious Monk. Les époques s’entrelacent, sans effet de manche. On navigue entre baroque et jazz comme entre deux humeurs d’une même âme.
Cap ensuite vers Tom Jobim ( prénom donné par les américains à Antonio Carlos Jobim. Je le précise car je l’ai appris ce soir-là!!) : le groove se fait plus terrien, subtilement brésilien. Over the Rainbow, popularisé par Judy Garland, devient une confidence murmurée. Le toucher est d’une tendresse presque fragile.
Au début du deuxième set, Mark Priore parle d’un enfant qui défend son imaginaire et sa sensibilité. Il ne s’étend pas. Quelques phrases simples. Puis vient un « Hymne pour Marcel », comme une promesse de ne pas céder au cynisme. Dans la salle, je surprends des regards attentifs et éprouvés. Le piano solo, dans ces moments-là, ressemble à une conversation collective.
A Time for Love, cher à Bill Evans est abordé avec une lenteur assumée. Chaque accord semble pesé, éprouvé. Blackbird prolonge cette impression d’épure, morceau tant joué par Brad Meldhau.

On se souvient que son album solo, The Many Facets of a Day (juin 2023), révélait déjà cette capacité à faire d’une journée ordinaire un paysage intérieur. Il annonce pour octobre 2026 avec son Trio la sortie de leur prochain album Looks Divina. Mais au fond, ce qui marque ici ne tient ni à la discographie ni aux promesses : c’est cette façon d’accepter la vulnérabilité du solo, d’en faire une force.
Le rappel, You Took Advantage of Me, immortalisé par Ella Fitzgerald , s’achève dans un sourire partagé. On sort avec le sentiment d’avoir assisté non pas à une démonstration, mais à une mise à nu maîtrisée.
Et l’on repense aux mots du début. Dans ces lieux de moins de 200 places, où l’économie reste fragile, chaque concert est un acte de foi. Le Hot Club de Lyon n’est pas seulement un club : c’est un refuge pour ces instants où un musicien, seul face à son piano, accepte de se mesurer à lui-même, et nous invite, délicatement, à faire de même.
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