Il est des soirs où l’on a le sentiment un peu naïf, et très précieux, d’assister à quelque chose qui ne se reproduira plus tout à fait de la même manière. Mercredi 27 mai, au club Mademoiselle Simone, il y avait de cela : une suspension. Une poignée de tables, une lumière tamisée, des verres qui tintent discrètement, et à moins d’un mètre de moi, Scott Hamilton.
Et Scott Hamilton n’est pas n’importe qui.
Scott Hamilton appartient à cette catégorie rarissime de musiciens qui semblent avoir échappé au temps. Depuis les années 1970, le ténor natif de Providence traverse l’histoire du jazz sans jamais céder aux emballements esthétiques ni aux injonctions de modernité. Non par conservatisme, mais parce qu’il joue avec l’évidence tranquille de ceux qui savent exactement d’où ils viennent. Chez lui, tout commence dans les disques familiaux : Louis Armstrong, Duke Ellington, les grands orchestres américains. Avant le ténor, il y aura le piano, un détour par la clarinette, puis le choc des maîtres: Coleman Hawkins, Ben Webster, Lucky Thompson, Flip Phillips. Adolescent, il entend Paul Gonsalves avec l’orchestre d’Ellington : on imagine sans peine ce que cette déflagration a pu produire chez le jeune musicien.
Quand il arrive à New York en 1976, après quelques années d’apprentissage acharné, Scott Hamilton ne tarde pas à être adopté par ceux qu’il admirait encore peu auparavant sur les pochettes de disques. Roy Eldridge le recommande, Benny Goodman l’engage, Hank Jones et Anita O’Day l’accueillent. Très vite, il circule parmi les derniers géants du jazz classique avec une aisance presque irréelle. Comme si ce jeune homme de vingt-deux ans parlait déjà la langue d’un monde en train de disparaître.
C’est d’ailleurs ce qui frappe encore aujourd’hui : Scott Hamilton ne sonne pas “à l’ancienne”, il sonne juste. Son jeu porte en lui toute la mémoire des grands ténors d’avant Parker: Lester Young, Ben Webster, Chu Berry, Coleman Hawkins, mais débarrassée de toute tentation muséale. Rien chez lui ne relève de l’imitation savante ou du revival chic. Son phrasé semble simplement prolonger une histoire interrompue ailleurs. L’écouter, c’est avoir le sentiment étrange qu’une certaine idée du swing n’a jamais disparu.
Ce soir-là, cette sensation était presque physique. Scott Hamilton apparaît en claudiquant légèrement, silhouette massive et fragile à la fois, avant de s’installer sur une chaise qu’il ne quittera presque pas du concert. Rien de spectaculaire dans cette entrée, au contraire : une forme de modestie physique, presque d’effacement. Et puis le saxophone rejoint la bouche, et soudain le corps disparaît derrière le son. Toute pesanteur semble s’évanouir. Ce qui pouvait évoquer la fatigue devient souffle, amplitude, élégance.
Le ténor posé presque à hauteur de regard, il suffisait d’observer. Les changements d’anches, les hésitations minutieuses entre une embouchure en bois ou en métal, les yeux qui se ferment avant une entrée, comme pour mieux écouter le silence avant la note. Chez lui, tout semble affaire de respiration.
Et puis ce son. Ce grain immédiatement reconnaissable, chaleureux, souple, presque velouté, qui évoque moins la démonstration virtuose que la conversation nocturne. Dans les ballades et les passages bossa, notamment sur I Will Wait for You des Parapluies de Cherbourg, impossible de ne pas penser à Stan Getz : cette même sensualité feutrée, ce même art de faire flotter les phrases avec une élégance presque liquide. Il joue « comme les anciens », dira-t-on facilement. Mais il joue surtout comme quelqu’un qui sait que le swing n’est pas une performance : c’est une manière d’être au monde.
Ce soir-là, la proximité bouleversait tout. La scène, minuscule, presque improbable pour accueillir cinq musiciens, semblait davantage bricolée qu’installée. On se demandait par moments comment ils réussissaient physiquement à tenir là, à quelques centimètres les uns des autres, entre les pupitres, les câbles et les instruments. Et pourtant, c’est précisément cette promiscuité qui donnait au concert sa puissance singulière.
Adossé à ma table, à un mètre à peine des souffles et des regards, je n’avais plus vraiment le sentiment d’assister à un concert, mais d’être happé à l’intérieur même de la musique. Le son du ténor de Scott Hamilton n’était plus seulement audible : il devenait presque tactile. Les notes semblaient traverser l’air avec une densité physique, couler dans le corps, résonner dans la poitrine avant même d’atteindre l’esprit. Il y avait là quelque chose de profondément sensuel, presque charnel, dans cette manière d’être enveloppé par le grain du saxophone.
Par instants, le temps paraissait se dérégler. La scène devenait anachronique : un club de jazz hors époque, où survivait intacte une certaine idée du swing, du partage et de l’écoute. Face à cette légende vivante du jazz, j’avais l’impression étrange, et bouleversante, de participer modestement à une histoire plus vaste, celle d’une musique transmise de souffle en souffle depuis Lester Young jusqu’à aujourd’hui.
Le concert, intitulé Scott Hamilton and Friends, puisait dans le répertoire des albums French Songs (2022) et French Songs Vol. 2 – Live at Sunside Paris (2025), magnifique déclaration d’amour à la chanson française. Le premier set avançait avec une élégance de promenade nocturne : I Will Wait for You ouvrait la soirée dans une mélancolie presque cinématographique, avant qu’un France-Dimanche de Charles Trenet tout en souplesse ne fasse doucement onduler la salle. Sur What Are You Doing the Rest of Your Life ? de Michel Legrand, il atteignait cette forme de lyrisme retenu dont il a le secret : pas une note de trop, mais chaque phrase semblant porter avec elle une vie entière. Puis venait La Javanaise, abordée sans affectation, presque à voix basse, comme si Gainsbourg avait discrètement déménagé à Kansas City.
Et forcément, dans cette ambiance feutrée, difficile de ne pas penser par moments à La Boîte de jazz de Michel Jonasz. Pas seulement pour le décor, les tables serrées, les silhouettes penchées vers la scène, les verres oubliés au bord des mains, mais pour cette sensation très particulière qu’offre parfois le jazz : celle d’entrer un peu cabossé dans la soirée et d’en ressortir différemment. Ou, pour reprendre Jonasz, “un peu naze”, certes, mais heureusement naze, délicieusement vidé, lessivé par trop de beauté et de swing accumulés dans trop peu de mètres carrés.
Cette matière française, il la partage depuis quinze ans avec le saxophoniste ténor Michael Chéret. Leur complicité saute aux yeux. À plusieurs reprises, on surprend chez Michael Chéret une forme d’admiration intacte, presque enfantine, lorsqu’il regarde jouer celui qu’il considère ouvertement comme son idole. Mais loin d’écraser ses partenaires, il semble au contraire les porter. Il encourage d’un regard, sourit après un chorus, écoute avec une attention presque tendre. Une bienveillance de vieux maître qui n’a plus rien à prouver.
Autour d’eux, le quintet fonctionne comme un organisme souple et inspiré. Patrick Maradan, à la contrebasse, maintient cette pulsation discrète mais essentielle qui donne au concert son élasticité. Olivier Truchot, au piano, impressionne par la finesse de son toucher : un jeu sensible, jamais démonstratif, où chaque accord semble pesé avec délicatesse. Et puis il y a la batterie d’Andréa Michelutti, tendre et puissante à la fois, dont les balais savent caresser le temps avant de le relancer avec une énergie souple, presque dansante. Son jeu possède cette élégance rare des batteurs qui accompagnent sans jamais écraser, mais dont la présence finit pourtant par envelopper toute la scène.
Le deuxième set repartait tambour battant avec L’Hymne à l’amour d’Édith Piaf, transformé en ballade suspendue, presque crépusculaire. Puis Dans les mimosas d’Henri Salvador apportait une lumière plus légère, avant une composition originale de Michael Chéret, humblement intitulée Song for Scott. Le morceau, tout en retenue et en admiration discrète, disait beaucoup de la relation entre les deux hommes : la transmission, l’écoute, le respect sans dévotion appuyée.
Il y eut aussi cette étonnante ballade inspirée de Charlie et la chocolaterie, comme une parenthèse rêveuse et légèrement irréelle, avant que Hey Lock, d’Eddie “Lockjaw” Davis, ne fasse brusquement monter la température. Là, le concert quittait le velours français pour retrouver les clubs fumants du jazz américain.
Dans ce club feutré qu’est Mademoiselle Simone, tout prenait une intensité particulière. La proximité physique avec les musiciens abolissait la distance habituelle du concert. On observait Scott Hamilton écouter ses partenaires, presque plus qu’il ne jouait lui-même parfois. Le jazz, dans ces moments-là, redevient ce qu’il est profondément : un art de la présence.
Et puis vint le rappel. Un rappel de feu. Un hommage incandescent à Sonny Rollins où le plateau de saxophonistes semblait soudain prêt à “en découdre”, dans un esprit très parkérien. Sur scène arrive alors le jeune saxophoniste alto Baptiste Herbin, compagnon de route de longue date de Michael Chéret. Et soudain, le concert change encore de dimension.
Entre Scott Hamilton et Baptiste Herbin, ce n’est pas un duel générationnel mais une conversation exaltée. Les phrases se répondent, se provoquent gentiment, s’envolent. On voit les regards se croiser, les sourires apparaître au détour d’un chorus particulièrement inspiré. Le plaisir est partout : dans les relances rythmiques, dans les éclats du piano, dans la contrebasse qui pousse le groupe vers l’avant, dans cette manière qu’ont les musiciens de se rapprocher physiquement quand le morceau commence réellement à décoller.
Ce “boeuf” final, mot modeste pour décrire ce qui ressemblait plutôt à un moment de grâce collective, rappelait justement ces nuits où le jazz devient moins un genre musical qu’un état physique. Une fatigue heureuse. Une euphorie douce. Cette sensation étrange de quitter la salle un peu flottant, un peu ralenti, comme si le corps avait absorbé plus de musique qu’il ne savait raisonnablement en contenir.
On ne savait plus très bien qui accompagnait qui. Scott Hamilton, immense silhouette tranquille, semblait lui-même porté par l’enthousiasme général, comme heureux d’assister à quelque chose qui lui échappait aussi un peu.
Le plus beau tenait peut-être justement à cela : cette manière impavide qu’a Scott Hamilton de rappeler, sans jamais le théoriser, que l’avenir du jazz réside peut-être moins dans la fuite en avant que dans l’exploration fervente des ressources vivantes de son passé.
Et dans une époque où beaucoup de concerts ressemblent à des contenus à consommer rapidement avant de passer au suivant, cette soirée avait quelque chose de presque subversif : elle demandait simplement d’écouter.
Ce qui, finalement, reste la chose la plus difficile.


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