Il y a des soirées qui se regardent. Et puis il y a celles qui se vivent. Ce Club Disco imaginé par les Nuits de Fourvière ce samedi 18 juillet appartient résolument à la seconde catégorie. Dès l’arrivée à l’Odéon, le décor annonce la couleur : devant la piste de roller, un immense roller rose gonflable accueille les festivaliers comme une enseigne lumineuse surgie des années disco. Patins aux pieds ou simple verre à la main, chacun trouve rapidement sa place dans cette joyeuse effervescence. Derrière les platines, la DJ donne le ton avec une sélection aussi irrésistible qu’élégante : All for You de Janet Jackson, You and I de Darbeul & HolyBrune... Le soleil n’est pas encore couché que déjà les corps se balancent. On sent que la soirée sera longue, généreuse et résolument collective.
Le Grand Théâtre prend ensuite le relais, mais sans casser cet élan. Au contraire. Josépha Madoki choisit de retenir l’explosion plutôt que de la provoquer d’emblée. Installée au centre du plateau, la DJ lance les premières mesures de Papa Was a Rollin’ Stone. Quelques silhouettes apparaissent. Un danseur traverse l’espace. Une autre le rejoint. Puis un troisième. Le groupe se forme presque à notre insu, comme attiré par une même pulsation.

Avec D.I.S.C.O., Josépha Madoki ne célèbre pas seulement une esthétique ; elle convoque toute une histoire. Celle du waacking, né dans les clubs queer afro-américains et latinos de Los Angeles au début des années 1970, où la danse devenait un acte de liberté autant qu’un langage. Les bras fouettent l’air avec une précision fulgurante, les poses éclatent comme des flashs, les visages jouent avec la musique, oscillant entre défi, théâtralité et jubilation. Ce qui fascine pourtant n’est pas tant la virtuosité individuelle que cette manière de fabriquer du collectif sans jamais gommer les singularités. Chaque danseur affirme sa personnalité tout en nourrissant une énergie commune, comme si le groupe respirait d’un seul souffle.
La montée en puissance est d’une remarquable intelligence. Les lignes se croisent, les corps se répondent, les mouvements gagnent progressivement en ampleur jusqu’à atteindre une image d’une beauté hypnotique. Une immense sphère dorée descend lentement au-dessus du plateau. Les danseurs la mettent en rotation autour de la DJ tandis qu’ils gravitent eux-mêmes autour d’elle, dessinant une ronde magnétique où chacun semble entraîner l’autre. Les trajectoires se croisent, se déploient, se recomposent dans une parfaite fluidité. Pendant quelques minutes, le Théâtre antique semble suspendu à ce soleil disco.

La transition avec Polo & Pan s’effectue sans la moindre rupture. Les danseurs demeurent sur scène tandis que le duo parisien s’installe derrière les platines. Peu à peu, le spectacle glisse vers la fête. Les classiques disco se mêlent à leur univers électronique, raffiné et solaire. Lorsque résonnent J’ai besoin d’amour de France Gall ou l’inusable Can’t Take My Eyes Off You des Boys Town Gang, impossible de rester assis. Les gradins se lèvent presque d’un seul mouvement.
C’est alors que tout bascule. Les danseurs quittent la scène et s’élancent dans les gradins. Ils traversent les rangées, croisent les regards, tendent une main, esquissent un geste de waacking auquel répond timidement un spectateur avant qu’un autre ne se prenne au jeu. Sans jamais forcer la participation, ils font disparaître la frontière entre artistes et public. L’énergie circule de rangée en rangée avec une facilité déconcertante. Ce n’est plus un spectacle participatif : c’est une contagion joyeuse.
Le point culminant arrive avec une irrésistible séquence inspirée de Soul Train. Une haie se forme au milieu du Théâtre antique. Les couples s’élancent les uns après les autres, rivalisant de déhanchements, de pas funky et de sourires complices sous les encouragements d’une foule désormais totalement acquise à la cause. Les plus démonstratifs côtoient les plus maladroits, mais personne ne juge personne. C’est précisément ce qui rend ce moment si précieux : chacun est invité à entrer dans la danse tel qu’il est.
On quitte Fourvière avec quelques refrains encore en tête, des jambes un peu plus lourdes et surtout le sentiment d’avoir partagé bien davantage qu’un concert. Josépha Madoki rappelle que le waacking est né d’un besoin vital de visibilité et de liberté. Polo & Pan prolongent cette histoire en offrant à cette mémoire un immense terrain de jeu. Pendant quelques heures, les pierres millénaires du Théâtre antique auront retrouvé leur vocation première : rassembler une foule autour d’une émotion commune. Cette fois, elle avait simplement le goût du disco.


Facebook
Twitter
YouTube
LinkedIn
RSS