Il existe des concerts qui finissent par nous appartenir autant qu’à ceux qui les ont joués. Le Köln Concert de Keith Jarrett est de ceux-là. Chacun croit en connaître les premières notes, les silences, les respirations, comme on reconnaît une voix aimée. Cinquante ans après cette soirée du 24 janvier 1975, cette musique continue de se transmettre moins comme un disque que comme une expérience intime, un paysage intérieur que chaque écoute redessine.

Son histoire, pourtant, semblait devoir prendre une tout autre direction. Keith Jarrett arrive à Cologne épuisé par une tournée. Le piano qu’il découvre n’est pas celui qu’il avait demandé : un instrument imparfait, mal réglé, privé de certaines couleurs, que l’accordeur tente de sauver à la hâte. L’atmosphère est électrique, le pianiste songe un instant à renoncer. Même la sonnerie obstinée de l’opéra, répétée pour inviter les spectateurs à rejoindre la salle, finit par l’exaspérer. Ironie délicieuse : ce motif, gravé malgré lui dans son oreille, deviendra l’étincelle des premières mesures. Comme si le hasard, les contrariétés et la fatigue s’étaient secrètement ligués pour ouvrir un chemin qu’aucune volonté n’aurait su dessiner.
Le récent film Au rythme de Vera raconte d’ailleurs avec une grande délicatesse combien cette soirée, que rien ne destinait à entrer dans l’histoire, continue aujourd’hui encore de bouleverser des existences. Peut-être est-ce là le privilège des œuvres vraiment vivantes : elles ne vieillissent pas, elles changent simplement de visage.

Au fil des décennies, cette improvisation est devenue un paradoxe. Née pour ne jamais être rejouée, elle a été minutieusement transcrite, étudiée, enseignée. Keith Jarrett lui-même n’y voyait pourtant qu’une carte incomplète : la partition pouvait montrer le chemin, jamais restituer le souffle. Entre ce qui s’écrit et ce qui s’invente demeure toujours un espace que seule la présence peut combler.
C’est précisément cet espace qu’ont habité Maki Namekawa et Thomas Enhco ce dimanche 19 juillet aux Nuits de Fourvière.
La première à entrer en scène est Maki Namekawa. Elle avance avec une grâce discrète, presque silencieuse. Rien ne presse. Avant même que les mains ne rencontrent le clavier, elle semble prendre le temps d’écouter le piano, d’en éprouver le poids, la résonance, la respiration. Puis les premières notes apparaissent, sans emphase, comme si elles avaient toujours été là.

Son jeu possède une limpidité remarquable. Les accords s’éclairent de l’intérieur, les lignes mélodiques respirent avec une évidence presque naturelle. On retrouve cette manière si particulière qu’avait Jarrett de laisser une idée simple ouvrir peu à peu un horizon immense. Les répétitions ne sont jamais mécaniques ; elles deviennent des battements, une pulsation qui transforme imperceptiblement la matière sonore. Maki Namekawa ne cherche ni les postures ni les gestes du pianiste américain. Elle ne convoque pas une icône. Elle s’attache à retrouver ce qui, dans cette musique, demeure infiniment fragile : sa transparence.
L’émotion naît justement de cette retenue. Plus elle avance, moins on écoute un monument de l’histoire du jazz. On écoute une musique qui recommence à vivre.

Lorsque Thomas Enhco s’assoit au piano, l’air semble changer de densité. La respiration devient plus ample, plus terrienne. Sa main gauche installe une pulsation obstinée, presque physique, comme un cœur qui battrait inlassablement sous toute la musique. Elle tient le fil, maintient l’équilibre, offre un point d’ancrage. Au-dessus, la main droite refuse de s’installer. Elle cherche, s’éloigne, contourne les harmonies, invente des chemins inattendus avant de retrouver, avec une grâce désarmante, la trame originelle.
On comprend alors ce qui faisait la singularité du Köln Concert. Une simple cellule mélodique suffit à faire naître un monde. Keith Jarrett savait laisser un motif respirer jusqu’à ce qu’il révèle des couleurs insoupçonnées, faisant naître la grâce moins par accumulation que par patience. Le temps semblait s’étirer, chaque retour devenant une promesse de métamorphose. Thomas Enhco retrouve ce mouvement intérieur avec une remarquable justesse. Il n’improvise pas « sur » Jarrett ; il reprend le fil d’une pensée laissée ouverte un demi-siècle plus tôt.
C’est sans doute là que réside la réussite profonde de cette proposition. Maki Namekawa, pianiste venue du répertoire classique, accueille avec une précision lumineuse cette improvisation devenue partition. Thomas Enhco, lui, repart de cette partition pour retrouver l’élan premier, celui qui précède toute écriture. Entre eux se dessine un pont naturel entre deux mondes que Jarrett n’a jamais cessé de faire dialoguer : la rigueur de la forme et l’abandon de l’instant, Bach et le gospel, la construction et le vertige.
Leur complicité évite tous les pièges de l’hommage. Rien n’est figé. Rien n’est révérencieux. On se souvient que Thomas Enhco avait d’abord refusé ce projet, convaincu qu’on ne pouvait rejouer une improvisation née d’un instant unique. Il lui aura fallu imaginer un autre chemin : non pas reproduire, mais prolonger. Lorsque Keith Jarrett, devenu incapable de jouer après ses AVC, entendra leur travail, il lui donnera son assentiment. Plus qu’une autorisation, on y voit une transmission silencieuse.
Le dernier mouvement apporte la plus belle réponse.
Thomas Enhco laisse doucement apparaître les premières notes d’Over the Rainbow. Maki Namekawa revient, s’assied à ses côtés. Quatre mains, un seul clavier. Les regards remplacent les mots. Les respirations deviennent communes. Chacun semble savoir exactement quand laisser de la place à l’autre. Les notes ne cherchent plus à convaincre ; elles se frôlent, se répondent, se fondent dans un même souffle. Il y a là quelque chose d’une conversation murmurée.

Lorsque le dernier accord s’évanouit, le silence qui envahit le théâtre antique paraît faire partie de la musique. Personne n’ose vraiment applaudir tout de suite. Pendant quelques secondes, Fourvière retrouve peut-être ce qui faisait la magie de Cologne : cette sensation rare que la musique vient tout juste d’être inventée.
On quitte la colline avec une certitude. Les chefs-d’œuvre ne deviennent pas des classiques parce qu’ils sont conservés intactes derrière une vitrine. Ils le deviennent parce qu’ils continuent de lier leur propre voix et leur propre fragilité.
Le Köln Concert n’était peut-être pas destiné à être rejoué. Mais il était sans doute destiné à continuer d’inspirer. Cinquante ans plus tard, il ne résonne plus comme un souvenir. Il demeure une promesse d’invention.
Alors il ne vous reste plus qu’à vous laisser porter et l’écouter ou le réécouter…


Facebook
Twitter
YouTube
LinkedIn
RSS