Il fallait voir le Théâtre antique de Fourvière, plein jusqu’aux dernières marches, pour mesurer ce que représente encore aujourd’hui Cesária Évora. Quinze ans après sa disparition, la chanteuse capverdienne continue de rassembler bien au-delà des frontières de son archipel. Plus surprenant encore : la jeunesse du public. Dans les gradins, nombreux sont ceux qui n’ont jamais connu la diva aux pieds nus de son vivant. Pourtant, ils connaissent les refrains. Ils chantent la morna. Ils savent ce qu’est la sodade.
À regarder cette foule mêlant toutes les générations, une autre histoire se raconte : celle d’une transmission. Cesária Evora appartient à cette poignée d’artistes dont la voix continue de circuler longtemps après leur départ. Elle voyage d’un continent à l’autre, d’une époque à l’autre. Des passeurs contemporains, comme Stromae avec son bouleversant « Ave Cesaria », ont sans doute contribué à ouvrir cette œuvre à de nouveaux auditeurs. La sodade n’est alors plus seulement le souvenir de ce qui s’éloigne ; elle devient la preuve lumineuse de ce qui demeure.
Après une ouverture instrumentale raffinée, les quatre voix réunies sur « Sodade » donnent immédiatement la couleur de la soirée. Ce mot portugais, si difficile à traduire, dit tout à la fois le manque, la mélancolie, le désir et l’espérance. Il sera le fil conducteur de ce concert-hommage où se succèdent quelques-unes des plus belles figures de la scène capverdienne actuelle.
La première à s’avancer est Lucibela. Sa voix souple et veloutée épouse naturellement les courbes de « Cise », portée par le dialogue subtil des guitares et la trompette à la fois lyrique et délicate de Vincent Raymond. Quelques instants plus tard, « Besame Mucho » suspend littéralement le temps. Le célèbre standard de Consuelo Velázquez trouve ici une douceur presque nocturne, entre les inflexions du piano, le chant caressant de Lucibela et les arabesques sensuelles du saxophone soprano. Fourvière retient son souffle avant de reprendre le refrain avec les artistes.
Puis surgit Ceuzany Pires, dont l’énergie transforme peu à peu l’atmosphère. Dans un duo complice avec Lucibela, les corps se délient, les épaules ondulent, les premiers spectateurs se lèvent. Avec « Mar Azul », Ceuzany déploie une voix plus ample, plus terrienne, qui épouse parfaitement la gravité douce de la morna. Le piano d’Humberto Ramos dessine un écrin délicat tandis que les guitares prolongent l’émotion.
Lorsque résonnent les premières notes de « Petit Pays », l’un des sommets émotionnels du répertoire de Cesária Evora, le public devient acteur du concert. Les voix se mêlent naturellement à celle de la chanteuse. Quelques titres plus tard, le très entraînant « Nutridinha » fait définitivement basculer la soirée du côté de la fête. Les cuivres éclatent, le saxophone et la trompette rivalisent de vitalité, les mains frappent la mesure. Le Théâtre antique se transforme peu à peu en piste de danse à ciel ouvert.
L’arrivée de Téofilo Chantre marque un changement de registre. Sa voix chaleureuse apporte une profondeur particulière à « Crepuscular Solidão », chant de la tendresse et des crépuscules intérieurs. Puis viennent plusieurs de ses compositions écrites pour Cesária. « Fatalidad » déploie ses couleurs latino-américaines avec une élégance solaire ; la trompette de Vincent Raymond y trouve des accents flamboyants. « Mãe Carinhosa », publiée sur l’album posthume de la chanteuse, révèle quant à elle toute la richesse rythmique de l’orchestre, emmené par le batteur Péricles Paris, impressionnant de finesse et d’inventivité.
Téofilo Chantre poursuit avec « Rogamar », magnifique prière adressée à la mer, élément fondateur de l’imaginaire capverdien. Les soufflants dialoguent avec les guitares tandis qu’un échange inspiré entre batterie et piano semble évoquer les mouvements de l’océan. Au cœur du morceau apparaît alors Elida Almeida.
Avec sa présence solaire, sa voix claire et son aisance scénique, Elida Almeida apporte un souffle nouveau. Le folklore capverdien de « Bia de Lulucha » prend sous ses pas des allures de fête populaire. Les percussions s’enflamment, la basse de Mayo propulse l’ensemble vers l’avant. Plus tard, « 10 Grazinhos de Terra » révèle une autre facette de son talent. Sa voix gagne en profondeur, s’ancre dans les harmonies délicates du guitariste Adérito Pontes, du cavaquinho de José António Soares et du piano d’Humberto Ramos. Un moment de grâce suspendue.
L’apparition de Mayra Andrade fait basculer le concert dans une autre dimension. Tout de blanc vêtue, elle entre comme une évidence. Drapeau du Cap-Vert brandi au-dessus de sa tête, elle transforme l’hommage en célébration collective avant de lancer l’étendard dans les gradins. Le geste pourrait paraître convenu ; il est accueilli comme un symbole.
Le final arrive comme une évidence. « Sodade », sans doute la chanson la plus emblématique de Cesária Evora, renaît sous les voix réunies de Mayra Andrade, Lucibela, Ceuzany Pires, Téofilo Chantre et Elida Almeida. Le refrain est repris par tout le Théâtre antique. Un à un, les musiciens sont mis à l’honneur dans une série de solos inspirés qui rappellent combien cet hommage est aussi celui d’un collectif remarquable.
Reste pourtant une légère réserve. Malgré l’excellence des interprètes et la beauté des arrangements, on aurait parfois aimé davantage d’abandon, davantage de feu. Comme si le respect dû à la mémoire de Cesária Evora freinait parfois l’élan de l’orchestre. Les chanteurs, eux, semblaient constamment prêts à faire déborder l’émotion ; l’accompagnement choisissait plus souvent l’élégance que l’embrasement.
Mais peut-être est-ce là le propre de la sodade : laisser subsister une part d’inassouvi. Lorsque les dernières notes s’évanouissent dans la nuit lyonnaise, on repart avec cette sensation étrange et familière. Celle d’avoir été traversé par quelque chose de profondément mélancolique et profondément vivant à la fois. Comme si, l’espace d’une soirée, l’Atlantique était venu battre contre les pierres antiques de Fourvière.



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