Jazz à Vienne – Les 3 et 4 juillet 2026
Le groove et les géants
Il y a des programmations qui racontent une histoire. Celle imaginée par Jazz à Vienne pour les 3 et 4 juillet dessine deux visages d’une même musique : celui qui fait danser les corps et celui qui nourrit les mémoires. D’un côté, le disco, l’Acid jazz et les pulsations électroniques héritières des clubs. De l’autre, l’ombre immense de Miles Davis et John Coltrane, dont le centenaire de la naissance sera célébré en 2026. Deux soirées qui disent finalement la même chose : le jazz n’est jamais un musée, il est un mouvement.
Vendredi 3 juillet – La fièvre du rythme
Le Théâtre Antique s’apprête à changer de peau. Le temps d’une soirée, les gradins romains devraient prendre des allures de dancefloor sous les étoiles.
Le voyage commence avec Kyoto Jazz Massive. Longtemps resté dans le secret bien gardé des amateurs d’Acid jazz, le duo fondé au début des années 1990 par les frères Shuya et Yoshi Okino a profondément influencé une génération de producteurs en abolissant les frontières entre jazz, house, funk et soul. Leur retour sur scène, après plus de quinze ans d’absence, constitue déjà un événement. Leur première apparition à Jazz à Vienne l’est tout autant.

Accompagné d’Echoes Of A New Dawn Orchestra, collectif parisien rompu aux grooves les plus incendiaires, et porté par la voix lumineuse de Vanessa Freeman, Kyoto Jazz Massive promet moins un concert qu’une montée en puissance. Les cuivres éclatent, les lignes de basse tournent en boucle, les claviers installent des climats où le jazz dialogue naturellement avec la culture des clubs. On pense aux nuits londoniennes de Gilles Peterson, aux grandes heures du label Compost Records, mais surtout à cette manière très japonaise d’assembler précision et liberté.
Puis viendra Marc Cerrone.
Il suffit de prononcer son nom pour qu’affleurent quelques-uns des plus grands hymnes du disco européen. Pourtant, réduire Marc Cerrone à une poignée de tubes serait oublier qu’il fut l’un des premiers artisans d’une musique électronique pensée comme une œuvre totale, où la batterie, les cordes, les chœurs et les synthétiseurs racontaient déjà une autre idée de la fête.

Avant Daft Punk, avant la French Touch, avant que les producteurs français ne deviennent les ambassadeurs mondiaux du groove, il y eut Marc Cerrone. Ses albums ont traversé les décennies sans jamais quitter les platines des DJs ni l’imaginaire collectif.
Avec Disco Symphonic, son répertoire retrouve aujourd’hui une ampleur nouvelle. Entouré de ses musiciens et de l’Orchestre du Conservatoire à rayonnement régional de Lyon dirigé par Randy Kerber, il fait entrer Love In C Minor, Supernature ou Give Me Love dans une dimension orchestrale qui leur sied étonnamment bien. Plus qu’un exercice de nostalgie, cette relecture rappelle combien cette musique, derrière son apparente légèreté, repose sur une écriture exigeante et un sens remarquable de la construction dramatique.
Sous les pierres deux fois millénaires du Théâtre Antique, le disco retrouve ce qu’il n’aurait jamais dû perdre : sa noblesse.
Samedi 4 juillet – L’héritage en partage
Le lendemain, changement d’atmosphère. Les pulsations demeurent, mais elles viennent d’ailleurs.
Cent ans après leur naissance, Miles Davis et John Coltrane continuent de dessiner les contours du jazz contemporain. Rares sont les musiciens qui échappent à leur influence, tant leurs œuvres semblent inépuisables. Jazz à Vienne choisit de ne pas célébrer ces deux monuments dans la nostalgie mais dans la transmission.
Qui mieux que Terence Blanchard pouvait porter la voix de Miles Davis ? Trompettiste majeur de sa génération, ancien des Jazz Messengers d’Art Blakey, compositeur incontournable du cinéma américain, il partage avec son illustre prédécesseur le goût du risque et du renouvellement permanent.

À ses côtés, Ravi Coltrane ne se contente plus depuis longtemps d’être « le fils de ». Son parcours l’a imposé comme l’un des grands saxophonistes de notre époque, fidèle à l’esprit d’exploration de John et Alice Coltrane sans jamais chercher à les imiter.
Leur création, Miles / Coltrane – Legacy, ne promet pas un exercice de reconstitution. Elle interroge plutôt ce que signifie aujourd’hui jouer cette musique, faire vivre Kind of Blue ou A Love Supreme sans les enfermer dans le statut d’œuvres sacrées. Chez eux, l’héritage devient matière à invention.
Puis Marcus Miller prendra le relais.
Son histoire avec Miles Davis appartient désormais à celle du jazz. Bassiste, compositeur, producteur, arrangeur, il fut l’un des principaux artisans du spectaculaire retour du trompettiste au début des années 1980. Cette période, parfois contestée à l’époque, apparaît aujourd’hui comme l’une des plus fécondes de la fin de sa carrière.

Pour We Want Miles!, Marcus Miller retrouve plusieurs compagnons de cette aventure : le saxophoniste Bill Evans, le guitariste Mike Stern et le percussionniste Mino Cinelu. Autour d’eux, une nouvelle génération prolonge l’esprit de cette musique, entre fidélité et invention.
Le titre du concert reprend celui du célèbre album live publié en 1982. Tout un programme. Il ne s’agit pas seulement de rejouer Miles Davis, mais de retrouver ce souffle qui faisait de chacun de ses groupes un laboratoire permanent, où le funk, le rock, le jazz et les musiques du monde s’invitaient dans une même conversation.
Au fond, ces deux soirées racontent la même histoire. Celle d’une musique qui ne cesse de circuler, d’inspirer, de se transformer. Le vendredi, elle emprunte les chemins du groove et de la danse. Le samedi, elle dialogue avec ses géants. Dans les deux cas, elle rappelle que le jazz n’est jamais figé. Il avance, porté par celles et ceux qui refusent de choisir entre la fidélité et l’invention.


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