Il y avait, mardi soir, au Théâtre antique de Vienne, un fil invisible reliant les deux concerts de la soirée. Celui du deuil. Celui de l’absence. Et, plus encore, celui de cette obstination magnifique à transformer les blessures en énergie vitale. Lakecia Benjamin et De La Soul n’ont pas la même histoire, ni le même langage musical. Pourtant, ils racontent une même chose : la musique comme réponse au manque, comme manière de faire revivre les absents et de célébrer ceux qui restent.
Lakecia Benjamin, la fureur de vivre
Lakecia Benjamin n’a que 39 ans et possède déjà un parcours qui semble défier le temps. Saxophoniste alto, compositrice et enseignante installée à New York, elle est depuis longtemps une musicienne recherchée par les plus grands. Elle a accompagné Missy Elliott, Alicia Keys, Stevie Wonder, Gregory Porter, Anita Baker, Terri Lyne Carrington ou encore Marcus Miller. Elle a partagé la scène avec Robert Glasper, Lil Wayne, Jay-Z ou J. Cole, brouillant naturellement les frontières entre jazz, hip-hop, soul et funk.
Son histoire discographique raconte cette même ouverture. Avec Retox (2012) puis Rise Up (2018), elle affirme un jazz-funk nourri de soul et de cultures urbaines. En 2020, Pursuance: The Coltranes rend hommage à John et Alice Coltrane dans un projet ambitieux entouré notamment de Reggie Workman, Regina Carter, Meshell Ndegeocello et The Last Poets. En 2023, Phoenix devient le symbole d’une renaissance après les épreuves traversées.
Et pourtant, malgré ce parcours impressionnant, son nom demeure encore largement méconnu du public français. C’est aussi la force d’un festival comme Jazz à Vienne : permettre de découvrir sur scène des artistes déjà majeurs ailleurs mais encore à révéler ici. Mardi soir, le public du Théâtre antique a certainement eu le sentiment d’assister à l’une de ces découvertes précieuses.
Car Lakecia Benjamin ne fait pas une entrée en scène : elle surgit. Pantalon lamé or, saxophone alto en bandoulière, elle bondit, danse, sourit, harangue la foule. Une véritable boule de feu. Chez elle, la fureur de jouer rejoint une fureur de vivre.
Cette intensité prend une autre dimension lorsqu’on connaît son histoire. La disparition de sa jeune sœur en 2013, puis la mort de quinze membres de sa famille pendant la pandémie, ont laissé des traces profondes. En 2021, un grave accident de voiture manque de lui retirer jusqu’à la possibilité de jouer : mâchoire fracturée, côtes cassées, omoplate brisée, séquelles neurologiques. Quelques jours après l’accident, elle remonte pourtant sur scène. La musique devient alors une nécessité physique. De cette épreuve naîtra Phoenix, le symbole d’une renaissance.
Dès lors, chaque seconde semble comptée. Son jazz n’est pas seulement joué, il est vécu. Il puise dans ses racines new-yorkaises, dans la salsa et les rythmes cubains de son enfance à Washington Heights, mais aussi dans le funk, le hip-hop, la soul et le jazz le plus incandescent. Son hommage à John et Alice Coltrane n’a rien d’un exercice de mémoire : il est une musique en mouvement, tournée vers l’avenir.
À ses côtés, trois musiciens participent pleinement à cette combustion collective. Aux claviers, Oscar Perez déploie des sonorités d’orgue Hammond aux couleurs psychédéliques, capables de faire basculer le groupe dans une transe presque cosmique. À la contrebasse, Elias Bailey installe une pulsation profonde et souple. Derrière les fûts, Jonathan Barber est un incendie permanent. Son dialogue avec Lakecia Benjamin transforme parfois le saxophone en parole scandée, en déclamation proche du spoken word de Gil Scott-Heron.
Le groove rappelle par moments Maceo Parker, mais sans jamais chercher l’imitation. Le funk n’est pas une référence : c’est une respiration naturelle. Chaque morceau avance avec cette énergie débordante où la virtuosité reste toujours au service du partage. Le clin d’œil final à Stevie Wonder achève de conquérir un Théâtre antique pourtant rempli aux deux tiers seulement mais désormais totalement acquis à sa cause.
Une heure plus tôt, beaucoup découvraient peut-être un nom. À la fin du concert, ils avaient rencontré une évidence.
De La Soul, danser avec les absents
Après une telle déflagration, le défi est immense pour De La Soul.
Les « De La » ne sont plus que deux. Depuis la disparition, en février 2023, de David Jude Jolicoeur, alias Trugoy the Dove, Posdnuos et Maseo poursuivent l’aventure sans leur frère de rimes. L’absence est là, forcément. Mais elle n’est jamais transformée en monument funéraire. Elle apparaît plutôt comme une présence discrète, un silence entre deux sourires.
Le début est pourtant hésitant. Des problèmes techniques aux platines retardent l’allumage. Le concert cherche son rythme. Mais De La Soul possède une arme secrète : l’humour. Là où d’autres artistes auraient subi l’accroc, eux en font un moment de complicité.
Une tentative de lancer d’avions en papier tourne au fiasco. Qu’importe : ils rient les premiers, sourire aux lèvres, un brin goguenards. Leur autodérision désamorce tout. Puis ils invitent le public à allumer les lampes de leurs téléphones. En quelques instants, les gradins du Théâtre antique deviennent une constellation.
La machine hip-hop se met alors en marche et tous les tubes qui les ont fait connaitre. Les bras montent et descendent au rythme des injonctions de la scène, immense geste collectif. « One, two, three! » lancent-ils ; la foule répond en chœur. Le dialogue est permanent. De La Soul ne domine pas son public : il joue avec lui.
Lorsque résonne Pass the Peas de Maceo Parker, le lien avec les racines funk apparaît comme une évidence. Leur musique reste traversée par cette culture du groove, du partage et du sourire. Pas de nostalgie figée, pas de démonstration de légende : seulement le plaisir d’être ensemble.
PHOTOS : Philippe Sassolas









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