Il existe des soirées qui ressemblent à un voyage. Non pas celles qui accumulent les cartes postales sonores, mais celles qui donnent véritablement l’impression de changer de latitude. Ce jeudi soir, le Théâtre antique bien garni ( 4000 spectateurs tout de même!) avait des parfums de rhum ambré, de bois verni et de nuits tropicales. Des Antilles françaises jusqu’aux rues de La Havane, Jazz à Vienne proposait une traversée des musiques caribéennes en deux escales aux tempéraments très différents.
The Getdown ouvre les festivités avec une musique née de la rencontre. Autour du batteur guadeloupéen Arnaud Dolmen et de l’organiste Laurent Coulondre gravite un collectif cosmopolite où dialoguent pianistes cubains et antillais, cuivres, flûte et voix.
Ici, les rythmes des Caraïbes croisent le jazz moderne, les pulsations de La Nouvelle-Orléans et, par instants, quelques harmonies qui semblent emprunter leur souffle au répertoire classique. Une matière foisonnante, dense, traversée d’une réelle exigence musicale.
Le plaisir qu’éprouvent les musiciens à jouer ensemble saute aux yeux. Les échanges sont constants, les regards complices, les sourires sincères. On sent un groupe né dans l’élan de la scène, porté par une amitié musicale authentique. Pourtant, cette jubilation reste souvent contenue dans le cercle des instrumentistes.
Comme si le concert privilégiait la conversation entre musiciens plutôt que le dialogue avec le théâtre antique. Les développements jazz, les polyrythmies et les phrases sinueuses demandent une écoute disponible, parfois presque initiée.
On admire volontiers la virtuosité, sans toujours se laisser emporter. La promesse contenue dans le nom même du groupe, ce moment où tout bascule dans une communion irrésistible, demeure ici à portée de main, sans jamais tout à fait advenir.
Le changement de décor est immédiat lorsque les Buena Vista All Stars prennent possession de la scène. En quelques mesures, le Théâtre antique quitte Vienne pour rejoindre La Havane. Pas besoin d’avion : il suffit d’un tumbao de contrebasse, d’un laúd qui chante, d’une trompette éclatante et d’un chœur généreux pour que l’imaginaire fasse le reste.
Impeccablement vêtus, les musiciens dégagent cette élégance tranquille des orchestres cubains où le raffinement ne se départit jamais de la simplicité. Sous la direction du tromboniste Demetrio Muñiz, épaulé par Barbarito Torres, maître incontesté du laúd et figure historique de l’aventure Buena Vista, l’ensemble ne cultive aucune nostalgie figée. Il fait vivre un patrimoine. Cette musique, révélée au monde il y a près de trente ans, continue de respirer, de voyager et de se transmettre, portée aujourd’hui par plusieurs générations d’interprètes.
La chanteuse Amanda Gaviria impressionne par un timbre ample, charnu, capable d’embraser les mélodies les plus célèbres sans jamais forcer l’effet. À ses côtés, Ángel Aguiar apporte cette chaleur vocale propre aux grandes formations populaires cubaines. Les danseurs, omniprésents sans jamais voler la vedette aux musiciens, prolongent naturellement chaque morceau dans le mouvement.
Impossible de résister lorsque résonnent les premières notes de Chan Chan, d’El Cuarto de Tula ou d’autres trésors popularisés par le premier album de Buena Vista Social Club. Chaque chanson semble appartenir autant à la scène qu’au public, qui accompagne spontanément les refrains. Plus loin, Bésame Mucho retrouve toute sa douceur mélancolique, tandis que Quizás, Quizás, Quizás installe un sourire collectif dans les gradins.
Ce qui frappe surtout, c’est la générosité de cette musique. La virtuosité est partout, dans les cuivres lumineux, les percussions millimétrées, les dialogues entre piano, laúd et voix, mais elle ne cherche jamais à impressionner. Elle rassemble. Elle invite. Elle raconte une manière d’habiter le monde où la danse, la conversation et la musique ne font qu’un.
Au terme de cette soirée, deux façons de faire vivre les Caraïbes se seront ainsi succédé. L’une, plus cérébrale, fascinée par les croisements stylistiques et les libertés du jazz ; l’autre, profondément populaire au plus noble du terme, où chaque morceau devient un espace de partage. Si The Getdown aura surtout convaincu par la qualité de son écriture et de ses interprètes, ce sont bien les Buena Vista All Stars qui auront fait vibrer le Théâtre antique. En offrant bien davantage qu’un concert : pendant près de deux heures, une parenthèse cubaine où l’on venait autant écouter que vivre une certaine idée de la fête.











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